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Novembre 2025

Numéro onze

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Third : Le corps, le numérique et nous

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Third | Novembre 2025

« La chaise est une addiction dont les écrans sont en partie responsables. Comme un fumeur qui sur les vingt cigarettes qu’il a fumées ne se souvient que de trois, nous ne nous rendons pas compte du temps passé assis »

Entretien avec François Carré, cardiologue et médecin du sport, président du Collectif pour une France en forme

 

Third (T) : En tant que cardiologue, professeur émérite en physiologie cardiovasculaire et pionnier du mouvement sport-santé en France, qu’est-ce qui, dans votre parcours vous a mené à lutter contre la sédentarité ?

François Carré (FC) : Je suis cardiologue du sport. Mon métier résulte des deux grandes passions de ma vie : le sport qui m’accompagne depuis l’enfance, et la cardiologie, sujet qui m’a touché en raison de plusieurs accidents cardiaques survenus dans ma famille. Pourquoi me suis-je intéressé à l’apport de l’activité physique dans les maladies chroniques ? Parce que pendant les études de médecine on n’apprend rien sur ce sujet. Je me suis donc décidé à prescrire de l’activité physique à mes patients, et j’ai pu constater ses bienfaits. J’aimerais que les médecins prescrivent davantage de l’activité physique à leurs patients, mais quand je leur en parle, ils me répondent tous : « François, on ne nous a jamais appris à le faire pendant nos études ». Et c’est vrai : tout ce que je sais, je l’ai appris en me renseignant et en discutant avec mes collègues.

La France n’est malheureusement pas un pays de prévention. Avec notre mode de vie actuel, sédentarité et « malbouffe », nos malades sont de plus en plus jeunes. Si rien ne change, nous pourrions suivre l’exemple des États-Unis, où près d’une personne sur deux est obèse (48%). Dans ces conditions, on n’aura bientôt plus les moyens ni de soigner, ni de financer le système de santé.

Il y a eu un moment clé dans la recherche où on est passé de la physiologie de l’activité physique, à celle de l’inactivité physique. Des médecins québécois après avoir constaté l’apparition, chez les jeunes, de maladies que l’on voyait jusque-là seulement chez les sujets âgés, ont décidé de faire bouger plus la population. Cependant, le nombre de malades et de personnes en surpoids n’a pas diminué – faire bouger les Québécois ne changeait donc rien ? En voulant comprendre pourquoi, la notion de la « physiologie de l’inactivité physique et de la sédentarité » s’est développée de plus en plus. C’est le Professeur Jean-Marc Lavoie qui a attiré l’attention sur le fait que, même si les personnes bougeaient un peu plus, elles passaient de plus en plus de temps assis devant leurs écrans. C’est là que la sédentarité et ses risques sanitaires ont alerté. La sédentarité se définit simplement comme le fait de rester assis ou allongé trop longtemps pendant nos heures d’éveil. La réalité est qu’aujourd’hui, notre société passe l’essentiel de son temps éveillé en position assise.

L’activité physique est pourtant vitale pour l’Homme. Je peux vous donner l’exemple d’une mes collègues, chirurgienne digestive auprès de patients âgés. Elle a demandé à ses patients de marcher quinze minutes par jour en préparation à leur opération, soit pendant un délai de trois semaines à un mois. Ceux qui suivaient cette recommandation sortaient de l’hôpital trois jours après leur opération, tandis que les autres restaient hospitalisés en moyenne trois jours de plus. Trois fois cinq minutes de marche quotidienne sur une période de trois semaines à un mois, permet donc de gagner jusqu’à trois jours d’hospitalisation ! Ceci n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, qui montrent à quel point l’activité physique a un impact positif sur la santé. À mes yeux, les personnes intellectuellement honnêtes ne peuvent donc pas nier l’importance de l’activité physique régulière pour la santé.

T : Alors qu’une majorité de français déclarent pratiquer un sport (70% en 20231), les pathologies liées à l’inactivité physique augmentent – est-il possible d’être sportif tout en étant sédentaire ? Quel est votre regard sur le E-Sport (l’activité compétitive du jeu vidéo) ?

FC : Je me méfie beaucoup des données déclaratives. J’aimerais bien savoir ce que ces 70% de Français font comme sport : est-ce qu’il s’agit de la semaine de ski qu’ils font une fois par an ? Pour vous illustrer la problématique, les médias publient en septembre après les vacances « Vous allez reprendre le sport », donc pendant les vacances on ne fait pas de sport, on se repose ! Or, lorsque nous regardons les données physiologiques issues des accéléromètres mis autour du bras des enfants et des adultes, qui mesurent les mouvements, les résultats sont clairs : l’activité physique réalisée n’a rien à voir avec ce que les gens déclarent.

Il faut préciser que l’on parle d’activité physique et pas de sport : tous les sports sont des activités physiques mais toutes les activités physiques ne sont pas du sport. L’activité physique c’est bouger, et nous devons bouger chaque jour au moins 30 minutes. Quand je travaillais encore à l’hôpital, je garais ma voiture à un kilomètre pour marcher dix minutes le matin et dix minutes le soir. Ajoutez à cela les dix minutes de marche après le déjeuner, j’avais fait mes trente minutes quotidiennes. Tout le monde peut le faire. Les personnes qui me disent qu’elles n’ont pas le temps, n’en ont pas la volonté. Trente minutes correspondent à 2% de notre temps éveillé dans la journée, alors qu’en moyenne les Français passent 7% de leur temps éveillé à scroller sur leur téléphone, 7% de temps journalier perdu car il est montré que le scrolling n’apporte rien de durable.

Vous posiez la question du sportif sédentaire : oui, je peux être sportif et sédentaire. J’ai l’habitude de dire : « l’activité physique, c’est la lecture ; le sport, c’est la littérature ». On peut ne pas aimer la littérature, mais tout le monde doit savoir lire. De la même manière, on doit tous faire de l’activité physique, sans être obligé de pratiquer un sport, bien que ce soit mieux pour la santé d’en faire si on en a envie. Prenez l’exemple du footballeur professionnel. Sans vouloir les stigmatiser, j’ai des collègues qui travaillent auprès de clubs professionnels. Pendant onze heures par jour, le footballeur de haut niveau joue à FIFA ou répond à l’un de ses trois téléphones en étant assis ou allongé : c’est un sportif sédentaire. Le risque pour la santé de la sédentarité est indépendant de celui de l’inactivité physique. Pour compenser le risque lié à la sédentarité quand on reste assis ou allongé en moyenne douze heures par jour, il faut bouger plus de deux heures par jour !

Personnellement, je n’ai rien contre l’E-Sport, puisque les grands sportifs de E-Sport, font quatre heures de sport par jour. Pour maintenir leur concentration cérébrale, ils doivent avoir une capacité physique très élevée. Si on prend des sportifs de haut niveau tel que Zidane, Federer ou Léon Marchand, capacité physique leur permet dans les dernières minutes de l’effort, le money-time, d’être lucide et de … gagner. Le sportif qui a une capacité physique plus faible sera fatigué, ses gestes seront altérés et la défaite le guette. Le champion de E-Sport est un sportif de haut niveau qui fait attention à ce qu’il mange, à son sommeil, et qui fait du sport. Les milliers voire les dizaines de milliers de personnes qui le regardent, eux, restent assis devant leurs écrans toute la journée. Voilà le problème !

T : Selon vous, l’essor du télétravail contribue-t-il à l’évolution de la sédentarité ?

FC : Le télétravail, en soi, ne me pose pas de problème. Mais il faut apprendre à l’utiliser. Au début de la Covid, beaucoup travaillaient en pyjama, avec leur petit déjeuner à la main… ce qu’ils ne feraient jamais au bureau. Dans « télétravail », il y a le mot « travail » : je dois donc garder mes horaires de travail, mes temps de repos et, pour lutter contre la sédentarité, penser à me bouger régulièrement. Je peux par exemple me lever toutes les heures pour bouger deux ou trois minutes, aller voir mon collègue ou, comme je l’ai fait toute ma vie, téléphoner debout en me promenant. En fin de compte, il faut comprendre que tout est question de routine. Quand je me lave les dents les matins et soirs, je ne me dis pas « Chouette, je vais me laver les dents ! ». Donc de manière routinière, je dois me lever régulièrement de mon siège et marcher.

Le deuxième problème du télétravail, c’est l’alimentation : je dois mettre un cadenas sur mon frigidaire pour ne pas être tenté, car plus on est assis, plus on a tendance à manger. Ceci est normal puisque lorsque l’on est assis on libère une hormone, la ghréline, qui est l’hormone de l’appétit. Pendant la Covid, il y a eu une prise de poids, trois à cinq kilos en moyenne, de la population que seulement un tiers des personnes concernées ont perdu dans les deux années qui ont suivi. Le souci, c’est qu’on « ne se voit pas grossir », et une fois pris, ces kilos sont difficiles à perdre.

Nous n’avons pas encore pris conscience des risques liés au manque d’activité physique et à la sédentarité. Si vous demandez aux personnes si l’activité physique est bonne pour la santé, tous vont vous dire oui. Mais si vous leurs demandez est-ce que vous en faites assez, comme descendre une station de métro plus tôt pour marcher un peu, 90% répondent non. Pour la population, faire de l’activité physique c’est bon pour la santé, mais ne pas en faire n’est pas très grave. Or c’est faux : ne pas bouger est très dangereux, en particulier pour les enfants. Un enfant qui ne bouge pas sera un adulte qui ne bougera pas, un enfant sédentaire sera un adulte sédentaire. Comme notre cerveau est éduqué pendant l’enfance, tout est une question d’automatisme : un enfant qui prend l’ascenseur pour monter un étage, ne montera jamais l’escalier à pied ; s’il a toujours été déposé devant la porte de l’école pendant son enfance, adulte, il cherchera la place de parking la plus proche de l’endroit où il doit aller. Les générations de jeunes sont de plus en plus inactives et sédentaires. On remarque aujourd’hui que des jeunes de 14 ans ont des maladies de personnes de 50 ans telles que le diabète type 2 ou la dépression.

La chaise est une addiction dont les écrans sont en partie responsables. Comme un fumeur qui sur les vingt cigarettes qu’il a fumées ne se souvient que de trois, nous ne nous rendons pas compte du temps passé assis. Silencieusement, cette addiction cause entre 40 000 et 50 000 morts par an en France. C’est la première cause de mortalité évitable !

Enfin, la chaise nous trompe parce qu’elle nous donne l’impression de nous reposer. Il est vraiment important de se rendre compte des risques liés à la position assise. Je dis souvent : « en 1982 on était tous minces et on avait des énormes écrans, alors qu’aujourd’hui on a des petits écrans et on est tous gros ». Est-ce vraiment du progrès ? Je n’en suis pas certain. Mais ce qui est sûr, c’est que ce choix de mode de vie fait beaucoup de mal à notre santé.

T : La démocratisation des objets connectés et le développement des applications permettant le partage quotidien de l’activité physique et sportive encouragent-ils à bouger ? Voyez-vous un effet positif ou négatif dans votre pratique médicale ?

FC: Mon crédo est que les gens bougent. Alors, s’ils veulent bouger avec une montre connectée, je leur dis oui. Mais, j’ajoute aussi qu’ils doivent faire attention parce qu’il faut savoir s’en servir. Ce n’est pas parce qu’un chiffre s’affiche sur l’écran, qu’il s’agit de la réalité, bien que les objets connectés aient beaucoup évolué. Au début, lorsque je mesurais ma fréquence cardiaque, je percevais sur ma montre en plus de la mienne, la fréquence cardiaque de mon voisin. Aujourd’hui, les mesures sont devenues beaucoup plus fiables et exactes. Mais malgré tout, il faut savoir s’en servir et ne pas en faire une obsession.

Les jeunes médecins doivent se préparer aujourd’hui à analyser les données des objets connectés de leurs patients. Ils les verront bientôt arriver avec des données sur leur pression artérielle, leur glycémie, leur fréquence cardiaque enregistrées par leur montre. Le rôle du médecin sera alors d’expliquer que ces mesures ne sont pas forcément pathologiques. Les objets connectés peuvent générer une telle masse de données, que nous n’avons pas toujours le recul pour les interpréter, ni les informations pertinentes pour les évaluer.

Je reviens à ce que je vous disais, il est important que l’activité physique devienne une routine et je n’ai rien contre les objets connectés qui nous aident à bouger tant qu’on est en mesure de les utiliser et d’analyser objectivement les données qu’elles fournissent.

T : Dans le cadre de la prescription du sport sur ordonnance, les médecins pourraient-ils s’appuyer davantage sur l’utilisation des montres connectées par leurs patients afin de favoriser leur activité physique ?

FC: En tant que cardiologue, j’ai vu avec beaucoup de plaisir arriver les montres connectées capables d’enregistrer des électrocardiogrammes, surtout au regard de l’efficacité qu’elles ont acquise aujourd’hui. Quand un patient décrivait des symptômes, je lui demandais de m’envoyer son électrocardiogramme enregistré par sa montre connectée au moment où les symptômes apparaissaient. Grâce à cela, j’ai pu détecter des arythmies cardiaques intermittentes que l’on avait beaucoup de mal à identifier lors de la consultation.

Pourquoi pas avoir aussi une montre connectée qui m’indique le nombre de calories consommées par jour. Mais surveiller en permanence ces données telles que sa pression artérielle, sans savoir qu’une hausse est parfaitement normale lorsque l’on monte les escaliers, peut inquiéter inutilement. Trop d’informations peuvent aussi être délétères.

T : Étant donné que le milieu professionnel est en général un haut lieu de sédentarité, quel devrait être le rôle des entreprises à l’égard de leurs employés ? Quels bénéfices en tireraient-elles ?

FC: Dans notre société actuelle, il existe deux grands lieux de sédentarité : le milieu éducatif et le milieu professionnel. À la faculté de médecine, on constate qu’il y a plus de fumeurs à la sortie qu’à la rentrée des études, et une prise de poids entre quatre et six kilogrammes, et que la capacité physique des étudiants a baissé de 5% à 6%. Dans le milieu scolaire, l’éducation nationale n’a toujours pas compris que les enfants d’aujourd’hui ne sont plus les enfants d’il y a vingt ans. Les enfants d’aujourd’hui ne bougent plus. Si on ne les fait pas bouger à l’école, le développement de maladies est favorisé. Alors oui, ce n’est pas la faute de l’école mais celle des parents, mais la question est : que peut-on faire ? Les conséquences de l’inactivité physique vont retentir sur toute notre société, puisqu’on ne pourra pas soigner tous les malades. De l’autre côté, le problème des retraites sera vite réglé puisqu’un enfant diabétique à 14 ans arrêtera de travailler à 35 ans.

Le milieu professionnel doit également prendre conscience de cette évolution : le travailleur actuel qui a un métier sédentaire dépense 50% à 70% de son énergie quotidienne au travail et presque rien en dehors. Si l’activité physique n’est pas intégrée à la journée de travail, elle n’existe pas. Le temps assis au bureau devient alors délétère. On en voit déjà les effets : les troubles musculo-squelettiques, qui sont favorisés par la sédentarité, ne cessent d’augmenter. Pour autant, l’employeur d’aujourd’hui a encore en tête qu’en France que le bosseur c’est celui qui arrive tôt et qui repart tard alors que ce n’est pas vrai ! On peut passer des heures au bureau sans avoir fait quelque chose en lien avec son travail. La majorité des entreprises affirment vouloir lutter contre la sédentarité mais très peu le font réellement.

Pourtant, les bénéfices sont clairs : l’activité physique augmente la productivité et diminue l’absentéisme (dans certaines professions jusqu’à 32% d’absentéisme en moins2). Il est donc important que les dirigeants comprennent qu’ils doivent informer les employés sur les risques liés à la sédentarité et leur proposer des solutions telles qu’un pédalier sous le bureau, ou encore organiser des réunions debout. Car enfin, comment peut-on encore aujourd’hui installer une salle de pause avec de gros canapés moelleux, alors que les salariés passent déjà toute leur journée assis ? La salle de pause d’aujourd’hui doit proposer un babyfoot ou une table de tennis de table, et plus un canapé supplémentaire.

Attention toutefois : l’activité physique contrainte au travail n’est pas très bonne pour la santé. Les manutentionnaires ou les déménageurs qui doivent déplacer cinquante cartons en vingt minutes génèrent de l’adrénaline et des hormones de stress qui ne sont pas bénéfiques pour la santé. Quand je leur conseille de « bouger un peu », ils éclatent de rire. Je leur réponds alors qu’ils devraient plutôt bouger pour eux-mêmes. L’activité physique qui est bonne est celle que l’on fait volontairement et qui nous fait plaisir. Prenez par exemple les réunions en « co-walking » – donc les réunions en marchant. Non seulement on bouge, mais en plus la marche aide à réfléchir.

T : Qu’en est-il du yoga au sein de l’entreprise à travers l’enseignement de mouvements que les employés peuvent faire pendant leur journée de travail ou la proposition de participer à des cours de yoga pendant les pauses du midi ?

FC: Des études ont montré que le yoga pouvait avoir un effet bénéfique sur la pression artérielle. À moins d’être pratiqué à très haut niveau entraînant des contractions musculaires non négligeables notamment à travers le gainage, l’impact de la pratique du yoga seul reste limité. On est plutôt de l’avis d’associer  le yoga à d’autres pratiques plus dynamiques favorisant la répétition de contraction / relaxation musculaire permettant de libérer des molécules bonnes pour la santé. Ce qui fonctionne le mieux pour la santé, sont le cardio et le renforcement musculaire. Des recherches ont même montré que lorsque l’on fait du renforcement musculaire, les molécules libérées par le muscle diffèrent de celles libérées lorsqu’il fait de l’endurance.  C’est pour cela que la combinaison du cardio et du renforcement musculaire est globalement la plus efficace pour la santé.

Il existe aujourd’hui un nombre d’articles incroyables sur l’IRM fonctionnelle démontrant l’intérêt de bouger avant de travailler. Un employé qui a marché dix minutes avant d’arriver au bureau sera immédiatement opérationnel parce que son cerveau a été réveillé. Oui le réveil musculaire réveille aussi notre cerveau. À l’inverse, celui qui arrive en voiture, prend l’ascenseur et s’assoit directement devra attendre au moins un quart d’heure ou une demi-heure avant d’être efficace. D’ailleurs, dans beaucoup d’entreprises, la première action matinale réalisée en arrivant est de prendre un café avec ses collègues pour se réveiller. S’ils avaient marché dix minutes, ils n’en auraient pas besoin.

T : Voyez-vous le numérique comme un allié dans la lutte contre la sédentarité ? Quelles pratiques vertueuses issues des technologies numériques (smartphones, applications, outils d’IA) percevez-vous comme positives pour la lutte contre la sédentarité ?

FC: Le numérique est une révolution incroyable, mais tout dépend de l’utilisation que l’on en fait. J’ai participé aux travaux de la Commission « enfants et écrans » qui a été mise en place par le Président Macron. Les neuroscientifiques me demandaient « Monsieur Carré, comment peut-on savoir si c’est l’écran ou le temps resté assis qui fait du mal à notre santé ? ». Honnêtement, c’est très difficile à déterminer. Le rapport « À la recherche du temps perdu »3 qui a finalement été publié et qui n’a malheureusement pas été beaucoup repris par les médias, montre que les personnes qui passent du temps sur leurs écrans, ne retiennent quasiment rien du contenu qu’ils ont scrollé : ce n’est donc que du temps perdu !

Ensuite, les écrans sont une catastrophe pour les enfants. Quand je lis sur Ameli.fr « les écrans ne sont pas recommandés avant trois ans » c’est inacceptable ! Les écrans devraient être interdits aux enfants de moins de trois ans comme le propose la Commission « enfants et écrans »4 (l’usage des écrans est désormais interdit pour les enfants de cette tranche d’âge dans les lieux d’accueil de la petite enfance5). En pédopsychiatrie, nous avons aujourd’hui des enfants de deux ans qui ne reconnaissent plus leur frère et leur sœur parce qu’ils vivent dans un autre monde, celui de l’écran qu’ils voient chaque jour. Au bout de trois à cinq semaines de sevrage des écrans, ils reparlent à leur frère et leur sœur et se rappellent de leur prénom. Alors oui, les écrans sont indispensables et font partie du progrès. Mais là encore, il faut savoir s’en servir et il faut que la population prenne conscience qu’ils sont dangereux surtout pour les enfants. ! Les parents refusent de croire que les écrans peuvent être dangereux. On ne laisserait pas un enfant mettre sa main sur une plaque de cuisson brûlante.  Un écran n’est pas une nounou, mon portable n’est pas fait pour calmer mon enfant qui pleure !

Donc oui, le numérique me pose un grand problème. Cela ne veut bien sûr pas dire qu’on doit tous « brûler » nos téléphones. Comme pour la voiture qui pollue et qui cause de nombreux accidents mortels, on a appris à l’utiliser et on cherche à en réduire les effets négatifs. Avec les écrans, nous devons avoir la même démarche. Les Anglo-Saxons disent « Sitting is the new smoking » ce qui est une très bonne comparaison. Avant, tout le monde fumait en croyant que ce n’était pas dangereux. Aujourd’hui, on est tous assis tout le temps mais on ne veut pas accepter que ce soit dangereux, comme on est toujours devant les écrans et on ne veut pas accepter que cela nous perturbe.

T : Comme vous l’avez dit à de nombreuses reprises, il faut apprendre à se servir des portables et des écrans, mais comment peut-on apprendre à s’en servir ? Est-ce que cela doit passer par des messages de prévention, l’éducation des enfants par leurs parents et l’éducation des employeurs ?

FC: Le « comment apprendre » est une question très difficile. Ce qui nous manque aujourd’hui, ce n’est pas tant l’information que le déclic qui pousse les personnes à reprendre l’activité physique. On a beaucoup parlé de la « literacy » physique, c’est-à-dire le fait d’apprendre dès qu’on est petit les bienfaits de l’activité physique. Pour autant, les données sociologiques nous montrent que nous n’avons pas de preuve que la connaissance des bienfaits de l’activité physique, pousse les personnes à bouger davantage.

J’en reviens à ce que je disais sur le désir et le plaisir. Il est nécessaire de réinculquer l’activité physique aux personnes en leur donnant des possibilités concrètes, par la mise à disposition d’infrastructures. Ensuite, il est nécessaire de la rendre accessible, par exemple par la mise à disposition dans une entreprise d’une salle de sport avec des douches, ou d’un parking de vélo fermé pour encourager les personnes à venir à vélo sans craintes de vol.

Dans la mission sport-santé Delandre6 à laquelle j’avais participé, nous avions également réclamé la désignation d’un délégué interministériel en charge de l’activité physique et sport pour la santé, ayant pour objectif de faire avancer et de coordonner les mesures prises en lien avec les différents ministères, tels que le ministère de l’Urbanisme, le ministère du Travail, le ministère de la Santé, le ministère de l’Éducation nationale, le ministère des Sports et le ministère de l’Environnement pour l’écologie. À ce moment-là, on pourra voir des changements.

Enfin, comme le dit Jim Rohn un motivateur américain, rappelons-nous toujours que notre corps est le seul endroit où nous serons obligés de vivre toute notre vie, donc prenons-en soin.

L’œil de la revue Third

En interrogeant sans détour notre dépendance à la position assise, François Carré nous rappelle que la sédentarité est une épidémie silencieuse nourrie par nos écrans et nos routines numériques. Son propos renverse une idée reçue : bouger n’est pas un loisir mais une nécessité vitale. À l’heure où le numérique prétend nous libérer, il nous invite à reconquérir notre corps et, peut-être, notre temps.


1. Jörg Müller, CREDOC, « Baromètre national des pratiques sportives 2023 », INJEP Notes & rapports, décembre 2023, n° 2023/15.

2. Selon la Fédération française du sport en entreprise (FFSE).

3. Commission enfants et écrans, « À la recherche du temps perdu », Rapport, avril 2024, https://www.vie-publique.fr/rapport/293978-exposition-des-enfants-aux-ecrans-rapport-au-president-de-la-republique.

4. Ibidem

5. Arrêté du 27 juin 2025 modifiant la charte nationale pour l’accueil du jeune enfant, 2 juillet 2025.

6. Mission interministérielle sport-santé, « Delandre », Rapport, avril 2025, https://pole-sante.creps-vichy.sports.gouv.fr/wp-content/uploads/2025/05/Delandre_RapportSportSante.pdf.

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