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Novembre 2025

Numéro onze

Retrouvez le numéro onze de
Third : Le corps, le numérique et nous

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Third | Novembre 2025

« Notre combat aujourd’hui consiste à intégrer dans la journée de travail des collaborateurs des techniques de renforcement et de récupération, sous forme de pauses actives ou de moments de récupération, pour qu’ils puissent finir leur journée sans s’abîmer la santé »

Entretien avec Anne-Charlotte Vuccino, Fondatrice et CEO de Yogist – Well At Work

 

Third (T) : Pourriez-vous présenter l’idée fondatrice de Yogist – Well At Work et la manière dont votre parcours personnel a nourri ce projet ?

Anne-Charlotte Vuccino (ACV) : L’idée de Yogist – Well At Work n’est pas née d’une opportunité de marché, mais d’un parcours personnel qui m’a menée à découvrir concrètement la puissance du lien entre corps et esprit. Après des études de philosophie, j’étudiais à HEC quand je me suis engagée dans une ONG au Bénin. C’est là qu’un accident a bouleversé ma vie : renversée par un gendarme à moto qui m’a abandonnée au bord d’une route de campagne, j’ai été rapatriée à Paris dans un état critique.

À l’hôpital, j’ai contracté des infections nosocomiales qui menaçaient l’intégrité de mon corps, les médecins évoquant même une possible amputation. Cette épreuve m’a permis de vérifier dans ma chair l’impact substantiel du lien entre esprit et corps. Mon système immunitaire s’est mobilisé de manière remarquable, comme si mon esprit dirigeait ma guérison pour éviter l’amputation. Sortant de l’hôpital lourdement handicapée, j’ai ressenti le besoin impérieux d’approfondir cette connexion entre mental et physique.

Après mes études, je me suis orientée vers le conseil en stratégie, rejoignant un dirigeant brillant qui créait son cabinet spécialisé en stratégie, positionnement et communication. Cette expérience de six années m’a mise en contact quotidien avec de nombreux dirigeants d’entreprise soumis à une charge mentale intense. Parallèlement, ma voisine de bureau, passionnée de yoga, m’a fait découvrir cette discipline que j’ai rapidement perçue comme une forme de rééducation active particulièrement efficace.

J’ai naturellement commencé à partager cette découverte avec mes collègues de promotion HEC souvent sédentaires, ainsi qu’avec mes clients confrontés à des rythmes soutenus. Un épisode m’a particulièrement marquée : à l’occasion d’un évènement public important lors duquel il était tenu de prendre la parole, un patron m’a confié avoir mal dormi et m’a demandé de l’aider. En l’isolant cinq minutes dans un fauteuil pour une séance rapide de relaxation, il a pu se détendre, reprendre possession de ses moyens et présenter son discours avec une attitude et une posture favorisant la performance.

Après six années de conseil, j’ai rejoint Webedia, une licorne française, où j’ai découvert l’univers digital en travaillant sur Allociné. Cette expérience m’a confrontée à une réalité frappante : les équipes de codeurs et développeurs passaient leurs journées vissées sur leurs sièges et écrans, ne s’accordant que de brèves pauses pour fumer ou déjeuner, sans jamais bouger. Tous constataient des douleurs récurrentes, notamment au dos et aux yeux. C’est à ce moment que l’idée a pris forme : et si on apportait le yoga directement dans le quotidien des travailleurs sédentaires ? L’impact pourrait être significatif sur les troubles musculo-squelettiques, les problèmes de fatigue, de concentration et la gestion de la charge mentale.

En 2014, je suis partie en Inde pour me former au yoga traditionnel thérapeutique. De retour en France, j’ai souhaité collaborer avec des ostéopathes et des médecins du travail pour identifier précisément les maux du travail moderne sédentaire et développer les techniques de yoga traditionnelles adaptées à ces besoins spécifiques, agissant tant sur le plan mental – stress, fatigue – que physique.

C’est ainsi qu’est né Yogist – Well At Work, il y a maintenant dix ans. Le projet s’est construit sur cette conviction profonde, née de mon expérience personnelle, que le bien-être au travail passe par une approche holistique prenant en compte l’interdépendance fondamentale entre corps et esprit dans l’environnement professionnel moderne.

T : Avec l’essor du télétravail, comment la relation au corps a-t-elle, selon vous, évoluée ? Et comment avez-vous adapté vos pratiques à ce nouveau contexte ?

ACV : Il y a eu un avant et après Covid qui a profondément marqué notre rapport au corps au travail.

Avant la pandémie, la qualité de vie et les conditions de travail n’étaient pas une priorité pour les entreprises françaises. Le bien-être ou le sport au travail étaient relégués uniquement au temps de loisir personnel du week-end, contrairement à ce qu’on pouvait observer au Royaume-Uni.

Pendant le Covid, nous avons découvert que la sédentarité et l’enfermement avaient des impacts désastreux sur la santé physique et mentale. Les collaborateurs, mal installés face à leurs écrans à domicile, ont pris conscience de l’importance de l’ergonomie du poste de travail et de la pratique physique, ce qui s’est traduit par une explosion des cours en ligne.

Malheureusement, quand nous sommes progressivement revenus au bureau, les mauvaises habitudes ont repris le dessus. Le sursaut d’éveil que nous avons eu pendant le Covid sur l’importance du corps, du cerveau et de la santé a été complètement oublié. Aujourd’hui, bien que la santé physique et mentale soit devenue une cause nationale, elles sont à nouveau dépriorisées dans les budgets des entreprises.

Nous sommes devenus des « sportifs sédentaires » : nous occultons notre corps pendant la semaine et ne nous préoccupons de sport que le week-end. Le résultat ? Les taux de burn-out sont à la hausse.

Chez Yogist – Well At Work, nous avons accompagné cette évolution. Avant le Covid, nous organisions beaucoup d’activités en présentiel en mettant en place des rituels : les collaborateurs venaient en salle de réunion pour bouger et apprendre les bonnes techniques. Pendant le Covid, tout est passé en distanciel avec notre programme « garde du corps » en ligne. Aujourd’hui, nous renforçons à nouveau nos activités sur le lieu de travail.

T : Dans le contexte de l’effacement du corps au profit de vignettes en visioconférence ou d’échanges via écrans interposés, cette tendance du « corps absent » vous semble-t-elle révélatrice d’une tendance plus large dans le monde du travail ?

ACV : Cette tendance du « corps absent » dans le contexte des visioconférences et des échanges via écrans interposés révèle effectivement une problématique plus profonde du monde du travail moderne.

Nous assistons à un paradoxe troublant : les travailleurs savent qu’il faut bouger et respirer – la lutte contre la sédentarité était même une grande cause nationale l’année dernière – mais ils vivent dans ce qu’on appelle l’acrasie : ils savent ce qui est bon pour eux mais font l’inverse.

Notre combat aujourd’hui consiste à intégrer dans la journée de travail des collaborateurs des techniques de renforcement et de récupération, sous forme de pauses actives ou de moments de récupération, pour qu’ils puissent finir leur journée sans s’abîmer la santé. L’objectif est d’intégrer au moins cinq minutes de pratique par heure, seul moyen pour prévenir véritablement les impacts de la sédentarité.

Il faut que ces pratiques soient intégrées dans les rituels collectifs, dans les formations, dans les open-spaces. L’idéal est qu’elles soient prises en charge par quelqu’un au sein des équipes qui entraîne ses collaborateurs.

T : Selon vous, en quoi une plus grande attention portée au corps peut-elle favoriser l’équilibre mental des collaborateurs ?

ACV : L’attention portée au corps favorise l’équilibre mental des collaborateurs grâce à ce que les anglo-saxons appellent la « body-mind connection » – la connexion corps-esprit. Dans le yoga, nous travaillons le corps à travers des postures, du renforcement et du mouvement, dans l’objectif d’avoir un impact sur le mental. Tout ce que nous faisons avec le corps vise à apaiser l’esprit.

J’observe que les corps sont de plus en plus immobiles – nous sommes de plus en plus assis – tandis que l’esprit, par opposition, est de plus en plus en mouvement, fluctuant, sans jamais être au repos. Le yoga permet cette connexion du corps et de l’esprit pour apporter, par le mouvement du corps, de la tranquillité et du calme dans le cerveau.

Lorsque Yogist – Well At Work intervient chez ses clients, la première étape est de leur faire expérimenter comment un étirement tout bête – par exemple se pencher en avant avec la tête plus bas que le cœur – a un impact immédiat sur le ressenti, le stress et le niveau de dynamisme. Cette position permet au système nerveux de se calmer. Quand on se relève, on ressent immédiatement cette sensation d’apaisement.

L’idée centrale est de faire ressentir immédiatement l’impact que peut avoir un mouvement du corps sur le cerveau (voire à obtenir un effet « caféine sans café »). Des études scientifiques démontrent les impacts et les vertus des pauses actives : cinq minutes entre deux tâches pour se lever de sa chaise, bouger, respirer, regarder par la fenêtre, déconnecter le cerveau de la tâche et permettre au corps de bouger. Une pause active par heure permet de diminuer de 30% les tensions physiques et le stress, tout en augmentant de 30% la performance intellectuelle.

Chez Yogist – Well At Work, nous nous attachons à des techniques à efficacité immédiate. Nous sommes conscients que personne ne suivra un programme qui promet des résultats dans six mois à base d’une heure et demie par jour. L’expérience immédiate de l’efficacité est essentielle pour convaincre quelqu’un qui a besoin de pratiquer ces techniques.

T : Comment imaginez-vous l’avenir du bien-être au travail : vers une hybridation entre pratiques corporelles traditionnelles et innovations technologiques ?

ACV : Les pratiques ancestrales n’ont rien à envier aux pratiques d’aujourd’hui. Nous nous baserons toujours sur ces techniques fondamentales car notre corps et notre cerveau n’ont pas évolué depuis des millénaires. Nous avons toujours le même besoin de respirer et de bouger.

En revanche, les manières de diffuser ces techniques ancestrales sont aujourd’hui soumises à l’innovation, ce qui permet de faire bouger de plus en plus de personnes. Aujourd’hui, de nombreux objets connectés permettent de faire un suivi et un diagnostic. Par exemple, une montre qui vous indique comment vous avez dormi la nuit, ou qui vous signale que cela fait deux heures que vous êtes assis et qu’il faut vous lever. Ce sont des pratiques nouvelles qui permettent d’analyser nos habitudes et de mettre en œuvre des actions que nous n’aurions pas prises seuls.

De plus, j’observe que les travailleurs en ont assez du digital. Il y a un retour au présentiel et à l’humain, avec une volonté de créer de la cohésion. Les collaborateurs admettent avoir beaucoup de réticences à se connecter – l’humain est revenu sur le devant de la scène. Yogist – Well At Work propose à cet effet un format de sensibilisation nomade : un animateur Yogist – Well At Work se déplace dans les open-spaces pour montrer les différentes pratiques à adopter.

Par ailleurs, les instruments de mesure et de diagnostic du mouvement et du sommeil ont leurs défauts. Si je suis dans mon canapé, ma montre connectée va croire que je dors. Le ressenti doit toujours être privilégié à la technologie. L’humain doit apprendre à être son propre médecin, à observer ce qui est bon pour lui. Donner les outils pour apprendre à chacun à se connaître lui-même sera toujours indispensable, même à l’ère de l’IA et des nouvelles technologies.

Il y a aujourd’hui une facilité d’accès à des pratiques corporelles et physiques qui n’existait pas il y a cinq ans. Malgré cette accessibilité, une grande majorité de la population ne prend pas le temps de prendre soin de son corps. L’ère numérique a accéléré les rythmes de travail à une cadence telle que ce qui manque le plus, c’est le temps. En télétravail, les gens ne prennent pas le temps de bouger, d’aller acheter le pain, alors même que le temps de trajet a été supprimé.

L’approche hybride de Yogist – Well At Work permet de répondre à ces problématiques nouvelles : des webinaires en ligne et un « garde du corps digital » sont mis à disposition, mais Yogist – Well At Work propose également une formation d’animateurs internes au sein des équipes pour transmettre des messages de prévention à leurs collègues et organiser des moments actifs.

Cette accélération des rythmes doit s’accompagner, si on veut pouvoir y faire face sans imploser, d’une sacralisation d’un temps incompressible pour prendre soin du corps et du cerveau chaque jour.

C’est le message que nous faisons passer chez Yogist – Well At Work : pour courir le sprint, il est indispensable de prendre un temps de repos. De la même manière, pour accélérer notre mode de travail et notre performance, nous devons prendre un temps de repos dans la journée.

T : Si l’on vous donnait carte blanche pour repenser l’environnement de travail de demain, comment y feriez-vous cohabiter corps et numérique ?

ACV : Si on me donnait carte blanche pour repenser l’environnement de travail de demain, je ferais en sorte que chaque réunion démarre et soit ponctuée de moments de récupération et de pauses actives, au moins toutes les heures.

Je m’inspirerais de ce qui se faisait chez LinkedIn à San Francisco il y a une dizaine d’années – toutes les deux heures, les ordinateurs s’éteignaient automatiquement pour obliger les collaborateurs à se décoller de leur écran – pour mettre en place des rituels de pauses actives intégrés dans l’ADN de la journée de travail. Imaginez une cloche qui sonne et tout le monde qui participe ensemble à un moment de récupération collective. Ces pauses ne seraient plus optionnelles mais feraient partie intégrante du fonctionnement de l’entreprise.

J’intégrerais également à chaque formation technique ou de « hard skills » des modules sur le « care management » afin que chaque manager puisse se poser la question suivante : comment prends-je soin de mon cerveau et de ma santé physique pour travailler plus efficacement, et comment offrir à mes collaborateurs un environnement de travail propice à leur bien-être ?

L’enjeu majeur consiste à déplacer le mouvement de récupération, les relations sociales et l’activité physique de la pause méridienne ou du retour à domicile vers l’intégration dans la journée de travail elle-même. C’est seulement comme cela que nous aurons un impact réel et durable. Cela nécessite un changement de mentalité pour y arriver : accepter que le soin du corps et de l’esprit ne soit plus relégué aux temps de pause mais fasse partie intégrante du temps de travail, sur le lieu de travail même.

L’œil de la revue Third

En redonnant une place centrale au corps dans la journée de travail, Anne-Charlotte Vuccino rappelle que la performance durable passe par l’équilibre entre tension et récupération. Avec Yogist – Well At Work, elle propose de transformer les open-spaces en espaces vivants, où bouger devient aussi naturel que respirer. Une vision lucide et inspirante du bien-être au travail à l’ère numérique.

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