Numéro onze
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Third : Le corps, le numérique et nous
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Third : Le corps, le numérique et nous
Il est devenu aujourd’hui tout à fait courant de croiser des runners et autres trailers avec un smartphone accroché au bras ou portant une montre connectée. De même, nous avons pris progressivement l’habitude de faire attention au nombre de pas effectué par jour ou au nombre de calories contenues dans un aliment. Ces usages banals reflètent l’inscription plus durable des pratiques de quantification du corps qui se sont diffusées à l’aune de la généralisation des capteurs et autres objets connectés. Elles sont également nommées pratiques de Quantified Self, de self-tracking, d’auto-mesure connectée ou bien encore de life-logging (enregistrement de soi). Elles sont représentatives d’un couplage plus grand entre les acteurs sociaux et les dispositifs techniques et numériques. Ce couplage prend plusieurs formes et se situe sur une échelle qui va du très visible, tel que les lunettes connectées ou les techno-prothèses, au plus invisible avec les réseaux sociaux, les plateformes et les entreprises du numériques qui en retour de cette liaison extraient des données, des comportements et des usages pour les exploiter économiquement.
Mais comment définir plus spécifiquement les contours du Quantified Self ? En quoi ces pratiques seraient l’expression d’un corps qui serait aujourd’hui « connecté » ? Il s’agit de l’usage d’un ou de plusieurs dispositifs dans l’objectif de quantifier et de transformer en données numériques (data) un ou plusieurs aspects de sa vie. Ces pratiques se concentrent généralement sur les activités physiques et sportives (nombre de pas, suivi des performances, temps pratiqué, etc.), la santé (sommeil, santé cardiaque, tension, etc.) ou bien encore sur l’alimentation (comptabilité et contrôle des calories). Elles reposent sur des applications généralement disponibles sur smartphone et peuvent être secondés par des objets connectés tels que des bracelets, des montres, des balances, etc. D’autres dispositifs se rapprochent davantage de véritables technologies médicales comme les capteurs de glycémie ou les tensiomètres connectés.
Ces technologies représentent également un marché d’importance qui voit se côtoyer des acteurs variés en concurrence. Le marché se segmente entre les grands acteurs de la tech (Amazon, Google, Apple, Samsung, etc.) qui investissent de plus en plus massivement dans la santé connectée, des entreprises spécialisées dans les montres axées sports (Fitbit, Garmin, etc.) et des start-ups plus ou moins pérennes qui tentent de profiter de la dynamique technologique entourant le self-tracking1. Le marché se segmente aussi en fonction des usages : grand public, spécialisé sportifs ou dispositifs médicaux. Les promesses technologiques des fabricants mais aussi des techno-enthousiastes sont également à prendre en compte dans cette dynamique d’adoption des dispositifs. Elles se centrent autour des possibilités, pour les individus, de mieux se connaître, d’optimiser leurs temps ou leur physique, de se rendre transparent à soi-même, etc.2. Au-delà de cette dynamique de marché et des discours des promoteurs qui impose les outils de suivi des activités, il faut également examiner les pratiques concrètes individuelles et collectives du Quantified Self. La sociologie des pratiques numériques, en s’intéressant aux contextes d’utilisation des technologies permet d’entrevoir des résultats nuancés et d’amener à des réflexions plus larges autour des contextes sociaux qui configurent, in fine, les usages numériques des individus.
Ensuite, il est également intéressant de regarder ce que « produit » matériellement la mesure de soi. En effet, elle produit des données chiffrées (des data), qui peuvent être réagencées en autant de visualisations : en graphiques, en courbes, en tableaux, en cercle d’activité, etc. Les activités humaines et variables corporelles s’en trouvent transformées par cette quantification. En s’inscrivant sur un support matériel et numérique, ces traces peuvent être manipulées et deviennent plus visibles, intelligibles et interprétables. Les visualisations produites par les applications permettent à l’utilisateur de percevoir ses actions sous une forme agréable, parlante qui constitue aussi des possibilités de partage sur les réseaux sociaux ou bien entre pratiquants. En cela, les dispositifs de Quantified Self mobilisent des mécanismes proches de ceux des réseaux sociaux : notifications, rappels, comparaisons avec d’autres utilisateurs.


Mais ces technologies ne font pas que mesurer et capter l’activité. En la restituant, elles affectent l’activité en train de se faire ou telle qu’elle sera envisagée dans le futur. Les pratiques du Quantified Self rappellent alors, pour une part, les théories cybernétiques de l’action notamment par la rétroaction permise par la quantification (feedback loop). Le Quantified Self semble prolonger cette logique : en entrée mesurer les signaux du corps ; par un traitement numérique les transformer en données ; en sortie permettre aux usagers d’ajuster leurs comportements par la restitution des résultats. Les dispositifs numériques peuvent alors reconfigurer les habitus corporels des individus et s’inscrire plus ou moins durablement dans leurs habitudes. Le Quantified Self représente donc un ensemble hétérogène de pratiques d’auto-mesure mais traduit plus généralement une mutation notable : le corps peut désormais être appréhendé non seulement à travers le vécu sensible, mais également sous forme de données, de chiffres et de métriques. Ces technologies semblent, dans les représentations, détenir alors davantage la vérité du corps comparé aux sensations qui reposent sur des perceptions subjectives. De même, elles s’appuient sur la place centrale et la légitimité croissante qu’ont prises les données numériques dans la vie et l’organisation sociale, en témoigne les discours autour du gouvernement algorithmique. A côté de la e-santé, du big data médical ou bien encore de l’Intelligence Artificielle (IA), le développement de ces technologies de suivi personnel — applications de santé, montres connectées, trackers de tout sortes — participe à son échelle à ce mouvement plus large d’objectivation numérique du corps. Aussi, le Quantified Self est intrinsèquement lié au progrès de la biométrie, aux innovations technologies ainsi qu’à leur incorporation. Le corps physique se trouve « interfacé » par les objets portés – les wearables – tels que les montres ou les ceintures connectées, qui captent les mouvements ou variables du corps pour mieux les retranscrire et les reconfigurer visuellement ou numériquement.
Dans une approche plus théorique, le Quantified Self peut être analysé avec le concept foucaldien de biopouvoir dans la mesure où il agit comme une auto-discipline corporelle et intériorisée, prescrite par les dispositifs numériques. Les capteurs embarqués dans les objets connectés fonctionnent de façon analogue au panoptique, conceptualisé par Foucault, dans la mesure où ils observent en continu un individu se sachant observé qui ajuste alors sa conduite et se conforme aux recommandations qui lui sont notifiées. Avec les technologies de Quantified Self nous serions face à une forme de surveillance que l’on pourrait qualifier de soft : elle s’exerce par la volonté des individus de prendre soin de soi et apparaît comme ludique et délibérée3. Cependant ces outils numériques entérinent des normes implicites que l’utilisateur est en situation d’intérioriser, guidé par ce dispositif panoptique personnalisé et miniaturisé. Afin d’actualiser l’analyse de ces nouvelles modalités de la surveillance en contexte numérique, certains auteurs utilisent le concept de « dataveillance » pour qualifier les usages des données à des fins d’auto-contrôle4, l’individu se faisant en substance co-producteur de sa surveillance. Cette surveillance « dataïfiée » effectuée par la consultation et la lecture de ses propres données oriente subtilement l’activité en train de se faire. L’auto-mesure connectée reconfigure alors non seulement un corps mais également une subjectivité plus sensible à la réalisation d’objectifs, au dépassement et à la performance. Les pratiques de self-tracking reposent également sur des formes de gamification des activités par l’obtention de badges, d’étoiles ou par l’envoi de notifications dans le but d’impliquer l’usager. Le design même des applications est par ailleurs conçu pour encourager un véritable management de soi en mobilisant des principes comportementalistes persuasifs5. La pratique de la quantification ferait alors partie des instruments d’une gouvernementalité ordinaire et quotidienne inscrite dans les objets courants que manipulent les individus eux-mêmes engagés dans une existence orientée par les données, une « data-driven (good) life »6.
Comme dit précédemment, une partie des promesses encapsulées dans les pratiques de Quantified Self tient au fait de pouvoir optimiser les paramètres de son existence. Il s’agit alors de mieux réguler son temps, d’être plus efficace, de contrôler son corps ou son alimentation, etc. On voit alors comment la réduction des activités en données permet, dans les discours et les imaginaires, de mieux gérer sa vie ou bien encore sa productivité. Toutefois, ces promesses butent souvent sur les complexités de la vie quotidienne, aux limites de l’optimisation dans un contexte temporel contraint par les obligations professionnelles ainsi que sur les différenciations sociales d’appropriation des dispositifs de Quantified Self7. Il faut noter à quel point les pratiques de Quantified Self sont situées socialement et font l’objet d’une appropriation différenciée (et inégale) souvent sous-estimée par les concepteurs ou les promoteurs des dispositifs connectés. Alors qu’elle est souvent présentée de façon neutre et accessible à tous et à toutes, la quantification de soi repose en partie sur l’acquisition d’un capital économique pour s’équiper ou s’abonner aux applications ainsi qu’un capital technique qui se traduit par des compétences d’usages et d’interprétation des données personnelles. En bref, les classes déjà socialement dotées sont davantage en mesure de s’engager dans le self-tracking, et surtout d’en tirer un bénéfice8. Le Quantified Self, et plus généralement la numérisation du corps, est alors traversé par des ambivalences et des ambiguïtés constitutives des technologies numériques : à fois ressource pour les individus et mécanisme potentiel de reproduction des rapports sociaux de domination et des inégalités sociales9.
Ainsi, les technologies numériques de quantification de soi, souvent présentées comme objectives, ne recouvrent qu’imparfaitement les expériences individuelles mais également les expériences sensorielles. Les contextes temporels, les trajectoires sociales et individuelles configurent aussi les usages du numérique. La relation individu-numérique-dispositif apparaît plus complexe qu’une simple liaison de feedback. Il apparaît compliqué, dès lors, de percevoir les réelles possibilités du corps connecté tant le corps vécu, matériel, reste profondément relié aux conditions sociales et matérielles d’existence qui le façonne et le traverse. Enfin et plus largement, l’essor des pratiques de Quantified Self et de la santé connectée montre la progression sans fin de la « datafication » des activités humaines et sociales et des normativités qui en découlent.
En explorant les pratiques de quantification de soi, Julien Onno met en lumière un glissement majeur : le corps devient à la fois capteur, écran et archive de données. Derrière la promesse d’une meilleure connaissance de soi, se dessine une normalisation silencieuse des comportements, guidée par les chiffres et les algorithmes. Une analyse lucide d’un corps désormais pris dans les mailles du numérique.
1. Bastien Soulé, « La pluralité des modèles de revenus dans le secteur des applications mobiles de sport et d’activité physique Une approche exploratoire en termes d’agencement marchand » Réseaux, n°237(1), 223-257, 2023. ↑
2. Minna Ruckenstein et Mika Pantzar, « Par-delà le Quantified Self. Exploration thématique d’un paradigme dataïste », Réseaux, n°216, 2019. ↑
3. Julien Onno, « Capter, regarder et manipuler les données issues des pratiques de quantification de soi. Les gestes de la self-surveillance », Etudes Digitales, n°12, 2023. ↑
4. Deborah Lupton, « The diverse domains of quantified selves: self-tracking modes and dataveillance », Economy and Society, no 1, vol. 45, 2016. ↑
5. Moustafa Zouinar, « Théories et principes de conception des systèmes d’automesure numérique. De la quantification à la régulation distribuée de soi », Réseaux, n°216, 2019. ↑
6. Natasha Dow Schüll, « The data-based self : self-quantification and the data-driven (good) life », Social Research International Quarterly, no 4, vol. 86, 2019. ↑
7. Julien Onno, « L’amélioration de soi en régime numérique : les ambiguités du Quantified Self, entre discours et pratiques », Socio-anthropologie, n°46, 2022. ↑
8. Faustine Régnier, « « Gout de liberté » et self-quantification. Perception et appropriations des technologies de self-tracking dans les milieux modestes », Réseaux, n°208-209, 2018. ↑
9. Julien Onno, « Des dispositions aux dispositifs de Quantified Self : les dimensions esthétiques et genrées de la mise en données du corps », Emulations, n°48, 2024. ↑