Numéro onze
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Third : Le corps, le numérique et nous
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Third : Le corps, le numérique et nous
Mark Hunyadi (MH) : En travaillant dès le départ sur les questions éthiques que posait le numérique, je me suis rendu compte que l’approche habituelle (celle fondée sur les droits et libertés) était profondément insuffisante. Elle n’était tout simplement pas à la hauteur des enjeux que je voyais émerger avec le numérique.
Très vite, j’ai constaté que les critères éthiques mobilisés, que ce soit dans les entreprises, les organisations ou même au niveau européen, reposaient sur une conception individualiste héritée de l’éthique des droits de l’homme. À cela s’est ajoutée une transposition assez maladroite des principes de la bioéthique – bienfaisance, non-malfaisance, justice et autonomie – parce que, face à l’irruption du numérique au tournant des années 2000, les institutions n’avaient rien d’autre sous la main. Mais ces principes, conçus pour encadrer la médecine, ne peuvent réguler que très superficiellement les enjeux du numérique.
Cette inadaptation m’a conduit à penser que le véritable enjeu ne se situait pas d’abord au niveau des droits, même s’il faut évidemment continuer à les défendre, et le RGPD ou les autres textes européens vont dans ce sens, mais à un niveau beaucoup plus profond : celui de l’esprit.
Ce que le numérique transforme, ce n’est pas seulement notre cadre juridique, c’est notre rapport au monde. Il instaure une nouvelle manière d’être en relation avec les objets, avec les autres personnes, avec les institutions. Nous passons désormais par des interfaces numériques pour tout : les objets connectés, les visioconférences, les démarches administratives, la justice, les impôts… Tout cela modifie radicalement la texture même de notre expérience du monde.
Or, en tant que philosophe, je considère que le lieu de ce rapport au monde, c’est l’esprit, un esprit qui inclut bien sûr le corps, car c’est à travers lui que nous sommes au monde. Le numérique reconfigure ce rapport fondamental : nous confions désormais nos liens au monde à des dispositifs techniques. Et c’est pourquoi j’affirme que c’est l’esprit humain lui-même qui est aujourd’hui colonisé.
Les grandes entreprises technologiques, que j’appelle les Tech Titans, poursuivent des objectifs variés : accumulation de données, influence politique, déstabilisation des États, ou simplement profit économique. Peu importe, au fond. Quelle que soit leur finalité, leur succès passe nécessairement par une forme de colonisation de l’esprit, car c’est par notre usage, par notre attention, par notre dépendance que ces systèmes fonctionnent. L’esprit humain est ainsi devenu le véritable terrain de la bataille du numérique.
MH : Parce que l’expansion du numérique est, selon moi, inarrêtable. Elle est portée par des dynamiques si puissantes qu’aucune régulation ne pourra véritablement l’enrayer. J’en distingue trois principales.
La première tient à ce que j’appelle l’aspect libidinal du numérique. Pour l’utilisateur, le numérique est une source constante de satisfaction. Il est efficace, rapide, gratifiant, séduisant même. Il nous simplifie la vie, économise notre temps, notre énergie, notre argent ; bref, il nous plaît. Il exerce une véritable attraction, une forme de tentation libidinale. Nous avons envie d’y retourner sans cesse, parce qu’il nous rend service.
Le deuxième facteur concerne les institutions et les organisations. Pour elles aussi, le numérique est un outil de séduction, mais cette fois sous la forme d’une libidinalité du système. Il permet d’être plus efficace, plus rationnel, plus performant. Le principe d’efficacité s’impose partout, et le numérique apparaît comme l’instrument rêvé de cette rationalisation fonctionnelle.
Enfin, le troisième facteur est économique. Le numérique bouleverse entièrement la structure traditionnelle des coûts. Il repose sur une économie où les coûts marginaux et de transaction sont quasi nuls, et où les effets de réseau – c’est-à-dire la valeur croissante d’une plateforme à mesure que les utilisateurs s’y agrègent – créent une dynamique d’expansion irrésistible. Plus il y a d’utilisateurs, plus le système se renforce. Les entreprises numériques ont donc tout intérêt à étendre sans cesse leur base d’utilisateurs, à capter notre attention, à personnaliser l’offre ; une personnalisation jadis coûteuse dans l’économie matérielle, mais aujourd’hui quasiment gratuite.
Ces trois forces – plaisir individuel, efficacité systémique et rentabilité économique – rendent l’expansion du numérique absolument inexorable. Et si, comme je le crois, ce qui est touché au premier chef par ce mouvement, c’est l’esprit humain lui-même, alors il devient urgent de le protéger.
C’est la raison pour laquelle j’appelle à reconnaître l’esprit comme patrimoine commun de l’humanité, et à lui accorder une protection formelle, par exemple à travers une Déclaration des droits de l’esprit humain. À l’image de ce qui existe déjà pour les fonds marins avec l’Autorité Internationale des Fonds Marins (AIFM) qui en régule l’usage, il nous faut une instance dédiée à la préservation de ce bien suprême.
Car les droits individuels ne suffisent pas. On ne protègera pas l’esprit humain du numérique en ajoutant simplement un nouveau droit au catalogue des droits de l’homme. Ce serait comme vouloir lutter contre le réchauffement climatique avec un simple article de loi déclaratif : cela ne ferait pas le poids.
MH : Je n’ai évidemment pas de catalogue tout prêt de mesures, mais certaines idées s’imposent assez vite à l’esprit. Ce seraient des mesures apparemment modestes, presque techniques, mais qui auraient un impact considérable.
Par exemple, on pourrait interdire les « likes ». Aujourd’hui, ce serait juridiquement très difficile, car ils relèvent de la liberté d’entreprendre et font partie intégrante des stratégies commerciales et marketing des plateformes. Mais si nous adoptions un nouveau cadre normatif fondé sur la protection de l’esprit humain, cette interdiction deviendrait envisageable. Car cette logique de viralité, dont les « likes » sont le vecteur principal, est profondément nuisible à l’esprit : elle favorise la dépendance, l’immédiateté, la comparaison constante.
Autre exemple : réglementer beaucoup plus strictement la publicité. Non pas la supprimer, ce serait supprimer le capitalisme lui-même, mais en limiter la présence et l’agressivité. La publicité constitue aujourd’hui une véritable pollution de l’esprit : elle s’impose à nous, détourne notre attention, modèle nos désirs.
Enfin, il faudrait interdire aux intelligences artificielles conversationnelles (comme ChatGPT ou d’autres) de s’exprimer à la première personne, comme si elles étaient des individus. Cette illusion de dialogue humain crée une confusion dangereuse, surtout pour les plus vulnérables : les enfants, les personnes âgées, ou celles dont le discernement est fragilisé. On pourrait parfaitement trouver une solution rhétorique pour éviter cette personnalisation trompeuse, sans nuire à la qualité de l’échange.
Mais au-delà de ces exemples concrets, mon rôle n’est pas d’établir une liste de mesures. Ce travail doit relever d’un débat public et surtout d’une « Haute Autorité de l’Esprit Humain », à l’image de ce que fait l’Autorité Internationale des Fonds Marins pour la préservation de ce bien commun.
Ce que je propose, c’est avant tout un nouveau cadre normatif, équivalent, mais à un étage supérieur à celui des droits de l’homme. Les droits de l’homme ne règlent pas les problèmes particuliers : ils définissent les principes fondamentaux dans lesquels doivent s’inscrire les solutions. Il en irait de même pour les droits de l’esprit. Sans ce changement de cadre, nous resterons impuissants face aux effets délétères du numérique.
Et qu’on me comprenne bien : je ne considère pas le numérique comme malfaisant en soi. Au contraire, j’en admire la puissance, la complexité, ses performances. Mais si nous voulons en maîtriser les effets négatifs, il nous faut un cadre de protection à la hauteur, un droit de l’esprit humain.
MH : C’est une question fondamentale, et la réponse n’est pas simple. Le problème commence déjà à la maison : trop souvent, les parents ne montrent pas l’exemple. Pire encore, l’école, qui devrait encadrer l’usage du numérique, le favorise parfois inconsciemment. Les élèves sont encouragés à chercher leurs devoirs en ligne, à organiser des travaux de groupe via des outils numériques… un encouragement spontané, mais non réfléchi, qui installe dès le plus jeune âge une dépendance aux écrans.
Il nous faut donc une politique globale du numérique à l’école. Il ne s’agit pas de diaboliser les outils, mais de déterminer clairement ce qu’on attend du numérique, comment et pourquoi l’utiliser, et quelles limites poser face aux monopoles ou aux plateformes captives. Le téléphone portable, par exemple, n’est pas un objet comme un autre : il exerce une attraction, une influence profonde sur l’esprit, parfois bénéfique, parfois nocive – un véritable pharmakon, selon Bernard Stiegler, à la fois poison et remède.
Pour que les jeunes générations apprennent à développer leur esprit critique et penser librement, il faut un débat global et réfléchi impliquant parents, enseignants et société. L’éducation doit être proactive et structurée : elle doit donner l’exemple, encadrer l’usage des écrans, et réfléchir aux effets cognitifs et psychologiques du numérique. Sans ce cadre, l’usage des technologies reste perçu comme naturel, ce qui empêche de prendre conscience de ses risques et limite la capacité des jeunes à exercer un véritable discernement.
En résumé, il ne s’agit pas de rejeter le numérique, qui peut être fantastique, mais d’apprendre à l’utiliser de manière consciente et critique, et de donner aux enfants des repères solides pour naviguer dans un environnement numérique omniprésent. Malheureusement, chacun est souvent laissé à gérer individuellement cette question, alors qu’il faudrait instaurer un débat global. Les parents sont désemparés et agissent chacun à leur manière. Il faudrait en parler davantage, et il est également essentiel qu’ils puissent donner l’exemple, ce qui reste difficile.
MH : Depuis le test de Turing, on considère traditionnellement que si une machine peut produire une réponse qu’on ne peut pas distinguer de celle d’un humain, alors elle est « intelligente ». L’idée sous-jacente est que l’intelligence consiste à traiter correctement des données.
Je pense exactement le contraire : ce qui distingue fondamentalement l’esprit humain de l’intelligence artificielle repose sur la manière dont nous interagissons avec ce qui n’est pas donné. L’intelligence artificielle, telle qu’elle est conçue aujourd’hui, se limite essentiellement à traiter des données. Elle peut produire des résultats impressionnants, mais elle ne pose pas de questions, elle ne s’interroge pas sur ce qui pourrait être autrement.
L’esprit humain, en revanche, se caractérise par sa capacité à dépasser ce qui est donné. Poser un « pourquoi ? », imaginer, anticiper, fixer des objectifs qui n’existent pas encore, transformer son environnement : ce sont autant de manifestations de cette relation unique à l’inconnu, à l’imaginaire, à ce qui pourrait être différent.
Autrement dit, l’esprit humain crée, conteste, anticipe, alors que l’intelligence artificielle ne fait que traiter l’information qu’on lui fournit. C’est cette capacité à interagir avec ce qui n’est pas donné, à produire du sens, à imaginer et planifier, qui définit l’intelligence humaine.
Mark Hunyadi montre que le numérique ne se limite pas à transformer nos outils : il s’impose à notre esprit. Au-delà des droits et de la protection individuelle, il faudrait donc penser un cadre normatif supérieur pour protéger notre attention, notre liberté intérieure et notre capacité à imaginer l’inconnu. Au travers de cet entretien passionnant, Mark Hunyadi nous rappelle que l’esprit humain n’est pas un simple traitement d’informations : c’est la faculté de créer, de contester et de projeter l’avenir.