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Novembre 2025

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Third : Le corps, le numérique et nous

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Third | Novembre 2025

« La promesse de l’IA est donc de disrupter la santé et nous aider à trouver de nouveaux traitements »

Entretien avec Gabriel Cian, entrepreneur et fondateur d’Ikare.ai et de la Fondation 2060

 

Third (T) : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à la médecine préventive et à la longévité ?

Gabriel Cian (GC) : Mon intérêt pour la médecine préventive et la longévité découle directement de mon expérience personnelle. J’ai passé vingt ans en tant que serial entrepreneur dans la tech, période pendant laquelle j’ai mené une vie particulièrement intense : beaucoup de stress, peu de sommeil, énormément de sport pour compenser, et cette mentalité constante de toujours se pousser plus loin.

A 40 ans je vends ma dernière société et à cette occasion je découvre que je n’ai plus que 25 ans à vivre en bonne santé selon les statistiques. Pire, je me rends compte dans la foulée que je suis prédiabétique et avec des marqueurs d’inflammation équivalents à ceux d’un individu de 72 ans. Le plus troublant, c’est que tout cela s’est développé sans aucun signe avant-coureur apparent.

Cette prise de conscience m’a forcé à repenser complètement mon mode de vie. En me documentant sur les solutions, j’ai découvert l’univers fascinant de la longévité et des sciences qui s’y rattachent. Plus j’approfondissais le sujet, plus je réalisais également l’immense opportunité d’investissement et d’entrepreneuriat que représente ce secteur. C’est là que tout s’est aligné : mes valeurs, mes compétences d’entrepreneur, mes aspirations, et désormais cette motivation personnelle de contribuer à ce domaine.

T : Quel rôle pensez-vous que l’intelligence artificielle (IA) est-elle appelée à jouer dans la longévité humaine ?

GC : Pour comprendre le rôle transformateur de l’IA et son utilisation dans le domaine de la longévité, il faut d’abord replacer cette révolution dans l’histoire de la médecine, que je divise en trois grandes étapes :

  • La Médecine 1.0 qui correspond aux pratiques telles qu’elles étaient faites avant le 18ème – 19ème siècle. Les approches de la médecine étaient souvent barbares et aggravaient plus qu’elles n’amélioraient la santé des patients (saignées, trépanations, etc.).
  • La Médecine 2.0 démarre avec l’arrivée de Pasteur, l’étude rigoureuse des causes et conséquences et l’adoption de pratiques scientifiques strictes. C’est cette révolution qui nous a permis de passer d’une espérance de vie de 30 ans à 70-80 ans aujourd’hui.
  • Et enfin la Médecine 3.0 qui émerge vers les années 2000 avec la prise de conscience que le corps humain est un système d’une complexité extraordinaire, avec des interdépendances multiples entre tous les organes. On sort alors d’une logique de traitement en vase clos pour adopter une approche holistique. Plutôt que d’attendre l’apparition de symptômes ou de douleurs, nous monitorons désormais des biomarqueurs et adoptons une attitude préventive pour être en bonne santé et le rester le plus longtemps possible.

Alors pourquoi cette transition vers la Médecine 3.0 se fait-elle maintenant ? Simplement parce que le corps humain est d’une complexité incroyable, et que le cerveau humain, même chez les chercheurs les plus brillants, n’est pas capable de comprendre toutes ses interdépendances dans leur ensemble. L’arrivée de l’IA représente pour la première fois la promesse d’appréhender cette complexité et les relations entre les organes dans leur totalité en analysant des volumes de données que nous ne pourrions pas traiter manuellement.

La promesse de l’IA est donc de disrupter la santé et nous aider à trouver de nouveaux traitements. Son utilisation dans le secteur médical reste encore un domaine de niche, nous sommes vraiment au début. Il y a toutefois déjà des start-ups et des projets encore en cours de développement qui se démarquent :

  • Owkin, une société française qui a levé plus de 300 millions d’euros et qui met à disposition de l’industrie pharmaceutique, depuis 2020, des algorithmes d’IA qui permettent de tester et sélectionner certaines molécules in silico pour accroître leurs chances de succès. C’était impossible à faire avant et ils arrivent maintenant à la deuxième étape (test d’efficacité) de la création des médicaments avant la dernière étape qui devrait aboutir dans quelques années.
  • Un autre exemple est une startup qui a découvert une molécule qui inverse les effets de l’athérosclérose. Aujourd’hui, les artères se bouchent avec du cholestérol et de la plaque de calcium et nous on peut que réduire la vitesse d’accumulation. Cette société réussit à inverser le processus grâce à leur molécule découverte via l’intelligence artificielle.
T : Ikare.ai propose un programme complet pour améliorer l’espérance de vie en bonne santé. Que comprend concrètement ce programme et en quoi se distingue-t-il des approches classiques ?

GC : Chez Ikare.ai, nous avons développé deux approches complémentaires pour répondre aux différents besoins et moyens de nos utilisateurs, tout en gardant la même vision fondamentale : il vaut mieux prévenir que guérir.

Notre première approche Top Down s’adresse aux personnes qui ont les moyens de s’offrir les services d’experts en médecine préventive et en longévité. Ces services restent rares, très coûteux et peu de personnes peuvent ou veulent y accéder – en France notamment, il existe une réticence culturelle à payer pour des services de santé qui sont généralement gratuits. Pour ceux qui souhaitent investir dans cette démarche et leur santé, nous proposons un accompagnement entièrement personnalisé avec un médecin spécialisé en longévité et un coach en santé qui les guident dans les changements de mode de vie nécessaires. Un suivi régulier (analyses de sang approfondies, âge épigénétique, scanners, etc.) est également mis en place pour monitorer l’évolution de leurs biomarqueurs.

Notre seconde approche Bottom Up vise à démocratiser l’accès à la médecine de longévité. L’objectif est d’offrir un service accessible pour permettre aux plus de 40 ans de bénéficier d’au moins une consultation de longévité par mois. Pour faciliter l’accès à la longévité et le rendre accessible au plus grand nombre tout en maintenant un niveau de personnalisation et de pertinence, nous faisons intervenir massivement l’intelligence artificielle.

T : Les objets connectés permettent de récolter un nombre grandissant de données de santé qui sont essentielles à la médecine préventive mais également sensibles et intimes. Comment peut-on garantir la protection de ces données ?

GC : Nous assistons aujourd’hui à une véritable explosion des objets connectés de santé qui deviennent de plus en plus nombreux, fiables et accessibles. Ces dispositifs permettent de recueillir et traiter une quantité de données qu’aucun médecin ne pourrait analyser manuellement. Le traitement et le partage de ces données est un enjeu énorme car il conditionne entièrement le succès de notre démarche. Sans accès aux données, impossible de tenir la promesse de la Médecine 3.0 et d’utiliser le potentiel de l’IA.

Sur ce point, je vois deux approches extrêmes dans le domaine. D’un côté, certains proposent une protection absolue avec 100% de sécurité et très peu de partage de données. Dans ce cas, les outils ne peuvent pas être utilisés efficacement, ce qui entrave finalement la recherche et les progrès de la médecine. De l’autre côté, il y a la tentation de partager toutes les données disponibles. Une approche qui permet certes à la recherche d’avancer rapidement mais qui comporte le risque majeur que nos informations les plus intimes tombent dans de mauvaises mains.

Je privilégie une solution intermédiaire que je qualifierais de « propre » : permettre à chaque individu de garder la main sur ce qu’il veut partager et avec qui. Par exemple, si je souhaite partager mes données avec des sociétés dont je connais et approuve les valeurs, je dois pouvoir donner accès à mes données de santé de manière sélective et contrôlée. La blockchain peut jouer un rôle clé dans cette approche, en permettant une traçabilité et un contrôle du traitement des données.

T : Vous avez notamment créé la Fondation 2060 pour favoriser l’émergence d’un écosystème autour de la longévité. Quels sont ses objectifs concrets et comment soutient-elle les jeunes entreprises du secteur ?

GC : Le but de la Fondation 2060 est d’aider l’humanité à vaincre le vieillissement avant 2060. Concrètement, nous agissons aujourd’hui sur deux axes principaux.

Le Club 2060 : Nous avons créé une communauté d’investisseurs pour investir dans les startups de la longévité. Cette approche collaborative nous permet de mutualiser nos expertises et nos ressources pour identifier et soutenir les projets les plus prometteurs. Parmi nos investissements récents, je peux citer Be Therapeutics, qui travaille sur un projet de création de tissus cérébraux ex-vivo destinés à être implantés dans le cerveau de patients victimes d’AVC. La promesse à long terme est d’avoir un cerveau éternellement jeune avec des cellules capables de se régénérer. Nous soutenons également Etheros, qui lutte contre la neuro-inflammation à travers le développement de nouvelles molécules qui simulent le comportement d’enzymes spécifiques.

Le Forum 2060 : Créée pour être une sorte de « World Economic Forum de la longévité », il se déroule cette année à Aix-en-Provence les 30 et 31 août. Le forum nous permet de réunir tout l’écosystème de la longévité (chercheurs, entrepreneurs, investisseurs, personnalités politiques) pour partager les dernières avancées dans le domaine et financer les startups prometteuses. Nous travaillons avec une équipe d’organisation restreinte mais extrêmement motivée, composée de personnes issues de la recherche, de l’entrepreneuriat, de l’IA et du monde médical.

Notre approche consiste à créer un véritable écosystème où tous les acteurs peuvent se rencontrer, collaborer et faire avancer ensemble cette mission commune : permettre à l’humanité de vivre plus longtemps et en meilleure santé.

T : La question des limites biologiques humaines reste controversée. Selon vous, jusqu’où peut-on raisonnablement espérer prolonger la vie ?

GC : Ma mission de vie est d’aider l’humanité à vaincre le vieillissement. C’est un objectif ambitieux, mais que je crois réaliste et à notre portée à relativement court terme. Il suffit d’observer les centenaires : ils sont à la fois ceux qui vivent le plus longtemps et ceux qui ont l’espérance de vie en bonne santé la plus élevée avec une faible période de perte de qualité de vie. Cela nous montre la voie : pousser la maîtrise de la médecine et notre compréhension du corps humain pour être en bonne santé toute notre vie jusqu’à son dernier jour.

Si nous voulons aller plus loin avec plus d’audace, il faut évoquer la notion de « Longevity Escape Velocity ». Ce concept fascinant suggère que si nous prenons soin de notre santé aujourd’hui et appliquons tout ce que la médecine préventive sait faire, nous vivrons plus longtemps en bonne santé. Par conséquent, nous aurons accès à des soins qui n’existent pas encore aujourd’hui, ce qui nous permettra d’allonger encore davantage notre espérance de vie. Nous pourrions ainsi arriver à une situation où chaque année qui passe nous vieillissons d’une année pendant que la science allonge l’espérance de vie d’une année également. À ce moment-là, l’espérance de vie n’aurait théoriquement plus de limites.

Quand on regarde l’histoire de l’humanité, beaucoup d’aspirations considérées comme impossibles pendant des millénaires sont devenues réalité. Prenons l’exemple de désir de voler bien représenté par le mythe d’Icare et ses ailes en cire. Pendant des centaines d’années l’humanité rêvait de voler jusqu’à ce qu’en 1903 les frères Wright parviennent à créer un engin plus lourd que l’air capable de voler. Plus récemment, nous avons longtemps rêvé de créer des machines intelligentes avant que ChatGPT n’arrive en 2022 et révolutionne notre rapport à l’intelligence artificielle.

De la même manière, l’humanité a rêvé pendant des millénaires de découvrir les secrets de la vie éternelle. Mon sentiment profond, c’est que nous sommes peut-être à quelques années de cette frontière où nous allons matérialiser cette aspiration. C’est pourquoi je ne reste pas les bras croisés. Je m’engage pleinement dans cette démarche, avec une curiosité immense pour ce que l’avenir nous réserve.

L’œil de la revue Third

En faisant dialoguer médecine, intelligence artificielle et entrepreneuriat, Gabriel Cian esquisse une révolution silencieuse : celle d’une santé prédictive, personnalisée et prolongée. À travers Ikare.ai et la Fondation 2060, il défend une vision où la longévité devient un projet collectif autant qu’individuel. Une réflexion stimulante sur les promesses – et les vertiges – d’une humanité qui apprend à dépasser ses limites biologiques.

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