Numéro onze
Retrouvez le numéro onze de
Third : Le corps, le numérique et nous
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Third : Le corps, le numérique et nous
Nous disposons de gestes de cuisine et de gestes d’écriture. Nous disposons de gestes pour rouler à vélo, se laver, lire, ouvrir une porte, faire le ménage ou éternuer. En somme, nous disposons de répertoires de comportements que nous pouvons déployer face à certains objets, dans certaines situations, au long de certaines activités. Notre quotidien est composé de gestes que nous enchaînons, bien souvent sans y penser. Mais la relative inconscience avec laquelle nous exécutons la plupart de ces gestes n’enlève pas le fait qu’ils ont tous dû être appris et que, parfois, ils se perdent si nous les pratiquons plus ou pas assez. En effet, même quelque chose d’aussi spontané et naturel que la marche doit être appris et cet apprentissage – comme l’a montré Marcel Mauss en parlant de « techniques du corps » – est culturel1. Plus encore, il donne corps à ce que nous appelons la « culture » en (re)produisant des différenciations signifiantes et collectives dans les manières de faire les choses. Mauss insistait sur le fait qu’avant d’apprendre à manipuler les objets au-delà de notre corps, nous apprenons d’abord à utiliser notre corps de certaines manières.
Notre premier instrument, c’est notre corps : nous nous servons en permanence2 et il sert à un nombre indéterminé de finalités et de fonctions. Ces répertoires de gestes sont potentiels, au sens où nous ne les activons jamais tous à la fois mais à travers ce que le paléoanthropologue André Leroi-Gourhan appelait des « chaînes opératoires »3. Il suffit d’observer n’importe quelle personne pratiquer un sport, préparer à manger ou ouvrir une porte pour voir que la chaîne de gestes s’exécute « normalement » comme un ensemble fluide et non pas comme une succession d’unités discrètes et hachurées4. Cela explique d’ailleurs pourquoi il est parfois difficile de décomposer ce que nous avons appris à faire si « naturellement » lorsque nous devons l’enseigner ou le montrer. Un geste est plus que la somme de ses parties : il est souvent difficile de dire quand il commence et quand il s’arrête mais nous le reconnaissons comme tel malgré tout, bien souvent déjà dans son amorce ou en l’absence de l’objet qu’il réclame pour être efficace (ex. le geste d’ouverture de porte peut s’effectuer dans le vide pour ainsi dire sans que nous peinions à voir ce que le geste évoque). Cela étant dit, bien souvent la fluidité de l’enchaînement n’est pas de mise ; nous trébuchons et bégayons, le cours normal s’interrompt et nous devons nous reprendre, nous devons réinventer notre geste pour qu’il convienne à la situation.
Nous scrollons pour lire un article de presse ou pour chercher un vêtement sur une application marchande. Nous tapons pour prendre une photo ou cocher la case d’un formulaire. Nous swipons pour découvrir un nouveau profil sur une application de rencontres ou pour tourner les pages d’un livre. Nous pinçons la surface lisse de l’écran tactile pour zoomer sur une photo ou avoir plus de détails sur GoogleMaps. Le nombre de gestes que nous déployons en interaction avec nos dispositifs numériques peut sembler remarquablement réduit, surtout lorsque nous tenons compte de la diversité de services et objets auxquels ceux-ci nous donnent accès. De toutes les prothèses que nous avons inventées pour prolonger, amplifier, assister notre corps, cet instrument indéterminé, le smartphone – et le réseau d’objets numériques auquel il est connecté – est peut-être le premier à rivaliser d’une aussi grande indétermination. Nous passons d’une chose à l’autre, d’une activité à l’autre insensiblement, sans friction ou changement de mode.
Comme le faisait déjà remarquer la philosophe dans les années 1990, le numérique matérialise une « culture de la simulation »5 où nous ouvrons des fenêtres et où nous rangeons notre bureau sans que cela implique les gestes physiques d’ouverture ou de rangement. Nous gesticulons avec frénésie ou ennui autour de nos petits écrans qui nous accompagnent désormais du lever au coucher. De ce point de vue, l’essor du numérique n’est peut-être qu’une nouvelle étape dans la standardisation et la sérialisation des gestes amorcée depuis l’industrialisation. En effet, avec l’intensification de la division du travail, la production à la chaîne et la massification de la production, les gestes des travailleurs (mais aussi des consommateurs qui utilisaient des objets de plus en plus standardisés) ont été réduits aux unités de mouvements les plus élémentaires possibles, afin de devenir reproductible techniquement6. Ce n’est pas un hasard si le cinéma et les techniques d’animation apparaissent au moment où la gestualité traditionnelle – c’est-à-dire les gestes de fabrication et de soin transmis et transformés par apprentissage de génération en génération – traverse une crise profonde et où tout semble aller trop vite, comme si l’image mouvante du cinéma allait sauver le corps décomposé. Ce n’est d’ailleurs pas non plus un hasard si à cette même période d’accélération des mouvements humains, le syndrome de Gilles de la Tourette est diagnostiqué de façon remarquable7.
Nous vivons aujourd’hui une nouvelle époque d’accélération, où tout semble aller trop vite et où nos manières de faire relativement stabilisées, nos répertoires de comportements potentiels semblent trébucher sur des prothèses numériques devenus aussi encombrantes que puissantes. Ce n’est d’ailleurs pas le numérique qui est le seul responsable de cette grande simplification qui tend à nous rendre malhabile, désemparé, à ne pas savoir quoi faire de l’instrument qu’est notre corps. Comme le soulignait déjà Leroi-Gourhan dans les années 1960, l’action motrice humaine directe s’est progressivement retiré au profit de mécanismes que nous pouvons programmer et déclencher en appuyant simplement sur un bouton ou en tournant une molette. L’escalator marche pour nous et la porte automatique s’ouvre pour nous lorsque nous nous en approchons8 ! En d’autres termes, nos chaînes opératoires sont de plus en plus prises en charge par des systèmes techniques qui fonctionnent pour une large part sans notre intervention. Le film d’animation Wall-E donne une illustration exagérée mais percutante de cette évolution : la Terre, remplie de déchets, est devenue inhabitable et les humains y orbitent autour dans des énormes navettes spatiales où quasi toutes leurs activités sont prises en charge par des mécanismes et robots automatiques ; ils ne savent plus utiliser leurs corps.
Une fois cette tendance esquissée, je ne voudrais surtout pas reproduire la critique selon laquelle la place de plus en plus prépondérante des techniques et du numérique dans notre quotidien aurait appauvri notre rapport au monde et à notre propre corps, notamment en nous privant de la possibilité d’éprouver et de réaliser des gestes « authentiques ». Il n’y a rien d’intrinsèquement mieux dans le fait de laver et essorer son linge à la main que d’utiliser une machine à laver – qui est aujourd’hui bien souvent « intelligente » et peut, par exemple, injecter la quantité d’eau nécessaire précise selon le poids de la charge. Comme le soulignait déjà Leroi-Gourhan, à l’échelle phylogénétique (le devenir de l’espèce), le corps humain se transforme en permanence en relation avec son milieu et il n’y a pas lieu de tenir un grand livre de comptabilité dans lequel on noterait ce que le corps humain a perdu et ce que le milieu technique a gagné car les deux sont en réalité inséparables dans leurs devenirs. En d’autres termes, le scénario à la Wall-E paraît peu vraisemblable à l’échelle de « l’humain ».
En revanche, à l’échelle ontogénétique (le devenir des individus), le fait de ne plus savoir quoi faire de ses dix doigts9 peut s’avérer bien plus problématique car il traduit un phénomène de désynchronisation entre techniques et corps qui retentit sur le plan social de façon inégale. On peut se dire que tout le monde qui utilise les mêmes interfaces ou applications numériques utilise les mêmes gestes d’interaction. Et il est certainement vrai qu’il y a une bien plus grande différence entre les manières de table étasuniennes, françaises et chinoises qu’entre les manières de swiper sur Tinder ou scroller sur Vinted dans ces mêmes aires géoculturelles. Mais cela n’empêche que des micros-variations indiquent aussi des déphasages ou des appropriations culturelles ; pensons notamment aux « mêmes » gestes d’interactions numériques exécutés par certaines personnes et qui attirent la moquerie ou l’impatience de celles et ceux qui sont nés avec un smartphone dans la main ; ou pensons à certaines femmes (mais pas uniquement) qui utilisent leur voile pour caler leur smartphone pendant une conversation téléphonique. Pensons encore aux personnes qui utilisent l’écran obscur et réfléchissant de leur smartphone comme miroir de fortune10.
Précisément parce que nous partageons de plus en plus de nos chaînes opératoires avec des machines relativement autonomes, lorsque ces dernières trébuchent, tombent en panne, ont des bugs (ce qu’elles finissent toujours par avoir à un moment ou un autre), le répertoire de gestes potentiels que nous pouvons actualiser pour remettre la machine en marche (c’est-à-dire nous remettre en marche aussi puisque notre activité dépend de celle du système technique) est souvent cafouilleuse voire inexistante. Il s’agit là d’une autre manière de traduire le diagnostic posé par le philosophe des techniques Gilbert Simondon d’une absence de « culture technique » – une connaissance de la réalité technique qui ne résume pas à un savoir théorique du fonctionnement des différents objets mais aussi à un savoir-faire-avec-eux. Cette absence de culture technique génère une « aliénation technique » qui nous amène à voir les objets techniques soit comme des êtres magiques lorsqu’ils fonctionnent « normalement », comme ils devraient, soit comme des étrangers dont nous aurions peur – précisément parce que nous ne les comprenons pas – lorsqu’ils dysfonctionnent11. Les pannes et autres interruptions du cours normal des choses nous plongent bien souvent dans un état de frustration ou de désarroi et tend à révéler notre situation de dépendance vis-à-vis d’experts (souvent masculins) qu’il faut solliciter et rémunérer pour rétablir les choses. Lorsque nos automatismes se grippent nous pouvons généralement nous reprendre parce que nous les avons appris mais lorsque les automatismes techniques sur lesquels nous comptons en arrière-fond dysfonctionnent nous sommes désœuvrés12.
De plus en plus de nos activités quotidiennes réclament ou supposent des médiations numériques : scanner un QR code pour accéder au menu d’un restaurant ; déverrouiller un vélo de ville en « libre-service » avec une application dédiée ; créer un compte numérique pour accéder à son dossier de soin de santé… En d’autres termes, de nouveaux gestes génériques et sans articulation particulière avec l’activité en question viennent se rajouter à ceux que nous avons acquis. Les dispositifs numériques produisent de nouvelles conditions à l’exercice de nos chaînes opératoires et finissent parfois par nous complexifier la vie plus qu’elle ne la simplifie.
Mais cet état de fait n’est pas une fatalité et n’est pas inhérent au « numérique » en tant que tel. Il correspond paradoxalement à une tendance de fond qui traverse les interfaces numériques depuis une vingtaine d’années, celle du seamless design et du user friendly design qui suppose une compétence minimale de la part de l’utilisateur face à des applications ergonomiques, intuitives et « faciles à prendre en main »13. En même temps, les outils de « captologie » mis en place par les grandes plateformes mesurent et prédisent silencieusement nos faits et gestes, nos habitudes et compulsions, dans leur segmentation la plus décomposée et standardisée qui soit.
Tout se passe comme si l’objet technique devait disparaître du champ de l’expérience et ne jamais poser problème, comme s’il devait devenir transparent à l’usage. Or, si le numérique va prendre corps – c’est-à-dire s’ancrer dans la culture – nous allons devoir (ré)apprendre à l’utiliser et à l’éprouver à travers une gestualité qui lui est propre, au-delà des quelques mouvements autorisés par les concepteurs. Les gestes que nous faisons en interaction avec des dispositifs numériques ne devraient pas être uniquement ceux qui nous permettent de faire autre chose (et donc d’oublier lesdits dispositifs) mais doivent également être des gestes liés à l’activité sociale à laquelle ces dispositifs participent également. Il faut donc penser nos chaînes opératoires dans leurs dimensions collectives, dans le partage entre humains et machines14.
En d’autres termes, « le numérique » doit retrouver une diversité de sa matérialité, de ses interfaces et de son design, pour qu’on n’ait pas l’impression de toujours faire différentes choses de la même manière mais pour qu’on puisse aussi faire la même chose de différentes manières. Mais ce déplacement suppose d’abord un effort politique, économique et juridique pour briser la situation de capture oligopolistique dans laquelle l’utilisateur se trouve.
Tyler Reigeluth nous rappelle que nos gestes, même les plus quotidiens, sont façonnés par la culture et désormais par les interfaces numériques. Standardisés, simplifiés, parfois déconnectés de notre corps, ils traduisent une dépendance croissante aux machines. Mais repenser la gestualité numérique, c’est réintroduire de la diversité et de la conscience dans nos interactions, et redonner corps à notre expérience du monde. Un plaidoyer stimulant pour une culture technique partagée et créative.
1. M. Mauss, « Les techniques du corps » dans Sociologie et anthropologie, Presses universitaires de France, Paris, 2013. ↑
2. Ibidem. ↑
3. A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, 1965, tome II, chap. 8, Éd. Albin Michel. ↑
4. F. Sigaut, Comment Homo devient faber, CNRS Éditions, Paris, 2012. ↑
5. S. Turkle, Life on the Screen, Simon & Schuster, New York, 1997. ↑
6. E. Aslanboga, « Le geste et l’expérience », Bulletin d’analyse phénoménologique, XII 4, 2016. ↑
7. G. Agamben, « Notes sur le geste », lien. ↑
8. G. Bartholeyns et M. Charpy, L’étrange et folle aventure du grille-pain, de la machine à coudre et des gens qui s’en servent, Premier Parallèle, 2021. ↑
9. A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la Parole, op. cit., p. 61-62. ↑
10. « Curious Rituals », Near Future Laboratory : lien. ↑
11. G. Simondon, « Psychosociologie de la technicité », dans Sur la technique, Presses Universitaires de France, Paris, 2014, p. 74. ↑
12. En réalité l’automatisation est une mise en scène qui nous promet des machines fonctionnant toutes seules et qui relèguent le travail humain et la contingence matérielle aux coulisses. Voir par exemple : G. Carnino et C. Marquet, « Du mythe de l’automatisation au savoir-faire des petites mains : une histoire des datacenters par la panne », Artefact n°11, 2019, p. 163-190. ↑
13. Pour une synthèse et critique de cette approche voir O. Liana, « Once Again, the Doorknob. On Affordance, Forgiveness and Ambiguity in Human-Computer and Human-Robot Interaction », Turing Complete User. Resisting Alienation in Human Computer Interaction, arthistoricum.net, 2021. ↑
14. C’est notamment ce que montre le travail sociologique de T. Bonini et E. Treré, Algorithms of Resistance: The Everyday Fight against Platform Power, MIT Press, 2024. ↑