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Mai 2020

Numéro quatre

Retrouvez le numéro quatre de Third : Repenser l’éducation avec le numérique

Former à l’esprit critique à l’ère numérique : un enjeu citoyen et démocratique

Sylvie Pierre, Maîtresse de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Lorraine/Centre de recherche sur les médiations.

 

Avec l’essor de l’internet et des réseaux sociaux, nous assistons à une transformation des comportements et des pratiques sociales. Le monde éducatif n’est pas épargné par ces bouleversements qui représentent des défis majeurs suscitant une mobilisation pour former les citoyens de demain au numérique.

Si les effets du numérique sur l’enfant et son impact dans les apprentissages sont l’objet de controverses, le numérique éducatif s’est installé durablement dans le paysage scolaire. La formation à l’esprit critique constitue dans ce contexte un enjeu citoyen et démocratique crucial.

 

Une question socialement vive

 
L’éducation au numérique est une question sujette à de fortes controverses. Pour beaucoup de ses détracteurs, le numérique constituerait un risque supplémentaire d’accentuation des inégalités sociales car les pratiques numériques, telles qu’elles se développent aujourd’hui chez les jeunes, ne sont pas tournées vers les apprentissages mais principalement vers des pratiques de consommation ou de loisirs. Ainsi, ils se refusent à les voir pénétrer dans les classes et dénoncent un certain nombre de risques comme la surcharge cognitive, la dispersion attentionnelle, ou le renforcement des stéréotypes (par exemple : les préjugés sexistes dans les applications d’intelligence artificielle)1. Ces risques sont d’autant plus forts lorsque les enfants n’ont pas la chance d’être accompagnés par leurs proches et qu’ils n’ont pas les repères culturels ni le recul critique nécessaires, ce qui, d’après les études, concerne avant tout les catégories les moins favorisées de notre société.

Inversement pour les partisans de l’intégration du numérique à l’école, ce dernier argument est une raison majeure pour que le système éducatif prenne en charge la formation des esprits, en faisant évoluer de l’intérieur ses programmes, ses méthodes, ses contenus et ses objectifs, en termes de compétences à faire acquérir aux élèves notamment. Et il y a de fait un vrai danger, si ces repères et ces compétences ne sont pas enseignés à l’école, que la promesse du numérique soit un leurre et creuse toujours plus la fracture sociale mise en évidence par les enquêtes internationales et nationales. Pour C. Becchetti-Bizot, une grande partie des jeunes serait ainsi la proie de manipulations commerciales ou idéologiques de toutes sortes, et ne pourrait en aucun cas bénéficier du potentiel d’émancipation et d’accès à la culture que peut permettre le numérique2. Elle définit dès lors les enjeux auxquels doit faire face l’école aujourd’hui : « Accompagner ces changements plutôt que de les subir, développer de nouvelles stratégies pour instruire, éduquer et préparer tous les élèves à devenir des citoyens libres de la société numérique, poursuivre leur formation et progresser tout au long de leur vie dans un monde incertain, complexe et hyper-connecté, représentent des défis majeurs pour l’école du XXIe siècle »3.

Le numérique n’est certainement pas un instrument spontané d’émancipation et de progrès pour les individus. Il est donc nécessaire que les apprentissages de base, dont celui de la réflexivité soient acquis à l’école, de même que la culture, les codes et l’environnement social qui permettent de les développer. La formation au numérique est un enjeu d’éducation et de formation à une citoyenneté numérique éclairée. Les démarches et comportements liés au numérique demandent ainsi à être explicités et accompagnés par des professionnels capables d’instaurer un climat de confiance et de responsabilité. C’est tout l’enjeu de la formation des enseignants à tous les niveaux.

En France ou ailleurs, les acteurs du monde éducatif se sont massivement saisis de ces questions aidées des nombreux travaux scientifiques4. Pour autant, la réponse éducative à la révolution numérique est encore aujourd’hui loin d’être univoque même si les politiques sont volontaristes5. Ainsi, depuis 2019, un référentiel de compétences numériques – principalement axé sur des savoirs et savoir-faires tels que mener une recherche, partager et publier des données, programmer – constitue un élément essentiel du parcours scolaire, de l’insertion professionnelle et de la vie citoyenne6.
 

Former à l’esprit critique : un enjeu démocratique et citoyen

 
Une chose est certaine : nous sommes interpellés par l’ampleur et la vitesse d’un changement, de sorte que la seule approche par les « compétences » est nécessaire mais ne suffit probablement pas, tant les enjeux sont cruciaux. Si le numérique fait désormais partie de notre quotidien, l’augmentation de nos capacités cognitives par la connexion avec des machines, elles-mêmes de plus en plus intelligentes, ne risque-t-elle pas de modifier irrémédiablement l’être humain, de gommer sa diversité et de ruiner sans appel sa liberté ? En d’autres termes, la perfectibilité qui définit l’humain ne serait-elle pas ambivalente, comme l’a écrit JeanJacques Rousseau, en lui donnant un pouvoir à deux facettes : celui de s’améliorer et celui de se dégrader ?

Les firmes sponsorisées par Google, à la pointe du progrès, ont racheté la quasi-totalité des entreprises de robotique. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ont investi massivement dans l’intelligence artificielle. D’énormes enjeux économiques se situent en arrière-plan. Après l’espoir suscité par les possibilités offertes par le web (cf. la déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en 1996)7, ses contenus sont de plus en plus privatisés, régis par des logiques marketing, des normes discutables, des lois qui portent atteinte aux libertés. Ce monde hyperterritorialisé est sous le contrôle de quelques multinationales difficilement contrôlables. Les réseaux sociaux peuvent ainsi constituer des lieux d’expression antidémocratiques visant à attaquer la liberté d’expression, la dignité humaine et plus grave, la démocratie et les valeurs républicaines.

Tout ceci crée un modèle de civilisation fondé sur une organisation algorithmique de la société, ce qui aboutit à dessaisir les individus de leur pouvoir de décision. Les transhumanistes défendent même l’idée selon laquelle l’intelligence humaine jointe aux réseaux informatiques pourrait déboucher sur une intelligence plus puissante que celle de ces réseaux ou de l’homme lui-même, « concept plus religieux que scientifique, pour tenter d’aller au-delà de la mort », comme l’a fait remarquer le président du comité d’éthique du CNRS, Jean-Gabriel Ganascia8.

Le progrès n’est donc pas que technique. Il passe par un projet culturel et éducatif, par un travail de l’individu sur lui-même dans le but de s’améliorer. En comparaison, l’Homme que nous propose le courant idéologique qu’est le transhumanisme est désincarné, réduit à la technologie. Il n’est plus question d’épanouissement personnel, mais d’amplification des fonctions physiologiques et intellectuelles, voire de leur multiplication. La société en tant que telle est totalement oubliée. Cette orientation est conforme à l’organisation néolibérale de la société, réduite à la somme des individus. Elle va exalter la responsabilité personnelle et cultiver la libre entreprise pour son propre compte.

Dans un cybermonde où les valeurs individuelles mépriseraient le collectif, sauf pour en tirer puissance, ce que nous nommons morale, pourrait ne plus avoir de signification. Face à cette évolution que certains nous disent inéluctable, il est nécessaire d’interroger sur ce que le numérique risque de causer à notre civilisation. Ce qui ne signifie pas refuser le progrès mais l’évolution impose de le gérer en fonction des valeurs humanistes et d’une ambition morale qui fait la grandeur de l’humanité. Dans ce contexte, former à l’esprit critique constitue un enjeu crucial pour les citoyens de demain.
 

L’esprit critique : vers une construction progressive d’un esprit éclairé

 
La question de la formation à l’esprit critique chez les jeunes n’est pas nouvelle dans le système d’enseignement français car depuis Condorcet, l’école a toujours cherché à accroître la part du rationnel et du raisonnable dans la société.

Si le contexte et la nature des risques ont changé, l’école conserve la même ambition : former les élèves à penser librement et permettre la construction progressive d’esprits éclairés, autonomes et critiques capables à résister à toutes formes d’emprises.

Certes, le numérique offre des opportunités d’apprendre de manière autonome, d’être créatifs, de coopérer et d’interagir. Mais pour que tous les individus puissent en bénéficier, quelles que soient leurs origines sociales et culturelles, il faut les accompagner, dès le plus jeune âge, et tout au long de leur parcours, dans la découverte et l’appropriation de ces nouveaux environnements et les amener à en comprendre les enjeux. Dès l’école primaire, ils doivent être mis en situation d’apprendre, de créer et de comprendre le monde avec ces instruments, d’en saisir les mécanismes et les logiques sous-jacents. Pour de nombreux experts du numérique, et notamment ceux du CNNum9, « l’enjeu n’est pas tant de prouver qu’avec le numérique les élèves vont mieux ou moins bien réussir mais de s’interroger plutôt sur la place que le numérique peut ou doit avoir au sein d’une école du XXIème siècle dont l’ambition est de construire une société plus juste, plus émancipatrice, en un mot plus républicaine ». Il s’agit donc bien d’un enjeu d’éducation : dégager les lignes de force « d’une école juste, solidaire et créative, répondant aux caractéristiques du monde numérique, un monde numérique qui n’est pas une option, qui est le monde actuel ». Cette conception était déjà celle de John Dewey, pour qui la capacité à s’adapter et à prendre sa place dans un monde en constante transformation constituait un objectif majeur de l’éducation : « faute de quoi, [les élèves] seront écrasés par les transformations dans lesquelles ils seraient pris sans en apercevoir ni la portée ni les relations »10.

L’esprit critique est « à la fois un état d’esprit et un ensemble de pratiques qui se nourrissent mutuellement »11. En effet, l’esprit critique n’est jamais un acquis en particulier dans l’univers numérique. Il est une exigence, toujours à actualiser. Il naît et se renforce par des pratiques, dans un progrès continuel : on ne peut jamais prétendre le posséder parfaitement et en tous domaines, mais on doit toujours chercher à l’accroître.

L’esprit critique s’applique au numérique par définition diffus, morcelé et complexe voire irrationnel. Les fake news en sont un exemple12. Il s’agit de savoir identifier et comprendre la signification des informations mensongères fabriquées par des individus, des mouvements ou des puissances étrangères que les réseaux sociaux permettent de diffuser à grande échelle, sans participer volontairement ou à son insu à leur diffusion. Il s’agit de développer des compétences de recherche, de sélection et d’interprétation de l’information, ainsi que de l’évaluation des sources et des contenus, de sorte à distinguer les interprétations validées par l’expérience, les hypothèses, les opinions face aux croyances. Mais, la formation doit aussi permettre une compréhension des logiques des réseaux et des phénomènes informationnels dans toutes leurs dimensions : économique, sociétale, technique, éthique. Cette formation à l’esprit critique s’inscrit ainsi dans une dynamique, un processus de transformation de l’individu sur le temps. Ce processus vivant s’achève une fois que l’ensemble des connaissances, compétences et attitudes ainsi que l’accès, l’évaluation, l’utilisation, la production et la communication de contenus numériques ont été assimilés. Mais s’achève-t-il réellement à l’âge adulte tant le numérique nécessite en permanence lucidité et vigilance ?

Les méthodes pour éduquer à l’esprit critique sont actives (débats, projets…) puisque ce sont les pratiques qui nourrissent les attitudes. Les enseignant.e.s doivent avant tout prendre en compte les représentations des élèves et partir de leurs pratiques réelles, en prenant le temps de dialoguer avec eux pour cerner la réalité de leur culture numérique. Le questionnement des imaginaires et des émotions fait partie des démarches à mettre en œuvre car les manipulations, par exemple, naissent de représentations collectives qui préexistent à leur naissance.
 

Conclusion

 
Il convient d’envisager le concept d’éducation par et au numérique comme un concept large et ambitieux qui porte en lui une dimension civique propre. Cette éducation se donne comme objectif « de permettre aux élèves d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication, former des cybercitoyens actifs, éclairés et responsables de demain »13. Cet enjeu est essentiel pour que chaque individu puisse trouver sa place dans le monde actuel, mais il concerne également notre devenir collectif.
 

L’œil de la revue Third

 
La thématique de l’esprit critique face à la masse d’informations dans laquelle le numérique nous plonge nous paraît essentielle : l’article de Sylvie Pierre nous permet de saisir toute l’importance qu’il y’a d’entretenir des méthodes éducatives qui nous permettent de prendre du recul face à l’information qui nous est proposée.

www.third.digital
 



1 | Rapport Unesco, Améliorer l’égalité des genres dans le numérique et éliminer les stéréotypes dans l’intelligence artificielle, 17 mai 2019 : https://en.unesco.org/EQUALS. (Retour au texte 1)
2 | Becchetti-Bizot C. 2017, « Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique. Vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner », Rapport n° 2017-056, p.6 : https://education.gouv.fr. (Retour au texte 2)
3 | Op. cit., p.1. (Retour au texte 3)
4 | De nombreuses études et observations sont menées dans plusieurs disciplines comme les neurosciences, la psychologie et les sciences cognitives, les sciences de l’éducation mais aussi les sciences de l’information, l’informatique et ses applications (earning analytics, e-learning ou machine learning notamment). (Retour au texte 4)
5 | Voir la Loi n°2013 595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République et le décret n°2019-919 du 30 août 2019 relatif au développement des compétences numériques. (Retour au texte 5)
6 | Le cadre de références des compétences numériques CRCN)(https://cache.media.eduscol.education.fr/file/CRCNum/57/0/Document_accompagnement_CRCN_1205570.pdf) est inspiré du cadre européen. (Retour au texte 6)
7 |(https://cache.media.eduscol.education.fr/file/CRCNum/05/1/webdigcomp2.1pdf_(online)_1154051.pdf). https://www.eff.org/cyberspace-independence. (Retour au texte 7)
8 | Ganascia, J-G. 2017. Le Mythe de la singularité, Paris : Seuil. Coll. Sciences ouvertes. (Retour au texte 8)
9 | Le Conseil national du numérique a publié en octobre 2014 un rapport intitulé Jules Ferry3.0, bâtir une école créative et justice dans un monde numérique, lequel contient 40 recommandations qui mettent en questions le modèle actuel d’organisation de l’école : http://cnnumerique.fr/education-2/. (Retour au texte 9)
10 | Dewey, J (2011), Démocratie et éducation, Paris : Armand Colin. (Retour au texte 10)
11 | https://eduscol.education.fr/cid107295/former-l-esprit-critique-des-eleves.html. (Retour au texte 11)
12 | « Fake news et post-vérité : 20 textes pour comprendre et combattre la menace » : https://theconversation.com/fake-news-et-post-verite-20-textes-pour-comprendre-et-combattre-la-menace-97807. (Retour au texte 12)
13 | Loi n°2013-595 du 8 juillet 2013, op. cit. (Retour au texte 13)

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Repenser l’éducation avec le numérique

Édito

 

Observer et analyser tout ce que la révolution numérique est en train de changer dans notre monde, telle est la démarche qui préside à la revue Third. Ce numéro 4 est dédié aux mutations induites par les outils numériques dans nos manières de nous informer, de nous exprimer ou de grandir, quel que soit notre âge.

Le numérique nous transforme autant que nous le façonnons. Comment impacte-t-il nos manières d’apprendre ? S’agit-il de changer ce que nous apprenons afin de mieux nous adapter au numérique ? Le numérique est-il en train de construire un nouveau système éducatif ?

C’est à ces questions que ce numéro propose des réponses. Nous avons ainsi réuni des contributions diverses sur la manière dont le numérique transforme les logiques d’apprentissage traditionnelles mais aussi sur la manière dont le numérique lui-même s’apprend, afin de former l’humanité à se servir des outils nouveaux qu’elle développe à grande vitesse.

Pour commencer, nous nous sommes naturellement tournés vers l’école et les méthodes traditionnelles d’apprentissage : quels y sont les effets de l’entrée du numérique?

Dans un premier temps, Sophie Pène (professeur à l’Université Paris Descartes) nous donne son sentiment sur les enjeux et débats qui entourent l’entrée du numérique à l’école ces dernières années avant de dresser des perspectives d’avenir. Nicolas Oblin (enseignant, docteur en sociologie) partage quant à lui une réflexion sans compromis sur l’obsolescence programmée du métier d’enseignant, mise en lumière par l’irruption du numérique dans les salles de classe.

Puis c’est au tour de Charles Tijus (professeur de psychologie cognitive à l’Université Paris Lumières), Catherine Puigelier (professeur de droit privé à l’Université Paris Lumières) et François Jouen (directeur d’études à l’école Pratique des Hautes études), d’expliquer comment les nouvelles technologies bouleversent notre rapport à la connaissance et aux processus d’apprentissage.

Mais comment garder du recul sur le numérique afin d’être en mesure d’en corriger les excès ?

Dans son article, Sylvie Pierre (maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine) nous explique pourquoi l’esprit critique est une vertu qu’il convient tout particulièrement d’entretenir à l’ère numérique. Quant à elle, Dorie Bruyas (directrice de l’association Fréquence écoles) partage sa vision sur l’importance de l’éducation de tous à la culture numérique ainsi que les moyens d’y parvenir.

Face à une numérisation toujours plus grande, les écrans occupent toujours plus de place. Sont-ils un danger pour les humains, en particulier les enfants ?

Serge Tisseron (psychiatre, docteur en psychologie) nous présente les effets des écrans sur les plus jeunes et son point de vue sur la conduite à tenir vis-à-vis de l’exposition des enfants aux écrans. Dans un passionnant entretien, Sabine Duflo (psychologue clinicienne, fondatrice du collectif « surexposition écrans ») partage une vision et une analyse plus ferme quant aux dangers liés à la surexposition aux écrans pour les enfants. Nous donnons ensuite la parole à Amélia Matar (fondatrice de Colori Education) dont le projet pédagogique mobilise la pédagogie Montessori afin d’apprendre aux enfants à coder sans écrans.

Les effets du numérique sur l’apprentissage ne se limitent pas aux plus jeunes car toutes les tranches de la population sont concernées.

Dans son article, Anca Boboc (chercheur en sociologie du travail et des organisations) nous explique les effets et les conditions de réussite de l’utilisation des outils numériques dans la formation professionnelle. Perrine de Coëtlogon (chargée de mission à l’Université de Lille) nous présente les potentialités de la blockchain pour soutenir les pratiques innovantes dans le domaine éducatif.

Le numérique éducatif dispose aussi d’une dimension économique à haut potentiel en France. C’est le sens de notre entretien avec Rémy Challe (président d’Edtech France) qui nous permet de revenir sur l’organisation des acteurs du numérique au service de l’éducation et l’émergence d’une véritable filière.

Enfin, Parallel Avocats portera un regard juridique sur Parcoursup, cet algorithme qui affecte les jeunes dans l’enseignement supérieur, dont le fonctionnement et les controverses nous permettent d’identifier les grandes lignes du droit de l’administration algorithmée.

Nous adressons nos chaleureux remerciements à chacun des contributeurs et espérons que les lecteurs trouveront la lecture de ce numéro aussi passionnante que l’a été sa conception pour l’ensemble de notre équipe.

Nous serons ravis de poursuivre les échanges sur les numéros passés et à venir de Third avec ceux qui le souhaitent (welcome@parallel.law).

Jérémie Aflalo, Arthur Millerand & Michel Leclerc Associés de Parallel Avocats
www.parallel.law

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Sophie Pène, professeur à l’université Paris Descartes, au Centre de Recherches Interdisciplinaires.

 

L’introduction du numérique dans l’école suscite de nombreux débats sur les finalités et les moyens. Au-delà de la querelle des anciens et des modernes, une bataille industrielle s’est jouée. L’EdTech a conquis sa place aux côtés de l’édition scolaire, avec pour résultat l’extension des auxiliaires mémoriels, du livre à l’adaptive learning.

Aujourd’hui, le début du data-driven éducatif représente une nouvelle interpellation, aux enseignants qui redoutent la dénaturation de leur métier mais également à nous tous qui devons nous positionner sur les communs du savoir.

 
Le numérique éducatif a ses images d’épinal, la tablette et le cours en ligne, Youtube et Wikipedia. Matériels et contenus ont cristallisé, voire monopolisé, les débats de ces dernières années. Pourtant à l’école comme ailleurs, la transition numérique va au-delà de la technologie, même si ce fut par ce biais que le sujet a pris corps dans l’espace social. Quels sont les premiers effets ? Les places assignées de l’enseignant et de l’apprenant sont ébranlées. De nouveaux acteurs industriels et associatifs ont rejoint les communautés éducatives, qui se sont entrouvertes. Les sujets de la protection des données personnelles et des fake news ont pénétré l’espace scolaire. Le thème ne cesse de se remodeler, et réveille des questions essentielles : qu’est-ce qu’apprendre ? qu’est-ce qu’enseigner ? Le numérique éducatif concerne désormais des aspects de l’identité des enseignants, telle que la correction de copies, ou de la subjectivité des élèves, avec l’orientation scolaire basée sur des données. L’article propose des perspectives sur le débat éducatif, entre 2015 et 2020 en trois déplacements, du matériel au fait social, de l’institutionnel à l’EdTech et des interfaces aux données.
 

Des équipements à l’apprentissage par le faire

 
L’histoire de l’éducation peut se lire à la lumière des technologies de l’intelligence. Le cahier, la craie et la carte géographique rivalisent aujourd’hui avec les écrans pour symboliser la classe. En 2020, avec Wikipedia ou Youtube, on n’apprend pas les mêmes choses et on ne cultive pas les mêmes talents qu’en 1950. Copier à la plume des lignes de lettres dessinées au tableau ne développe ni les mêmes savoirs, ni les mêmes compétences sociales que de programmer à plusieurs un robot Arduino aux leds clignotants. D’emblée le sujet est ambigu : le numérique à l’école est le reflet d’une arène de débat. Le premier glissement a fait passer la question des professeurs, « Quel numérique pour ma pédagogie » à la question de la société, « Quelle école pour le monde qui est là ? ».

Figure 1 : Les lieux de savoir – Le Memex

En 1945, Vanevar Bush publie As we may think, et dessine le Memex, machine intelligente qui mime le cerveau et préfigure l’activation automatisée de connaissances stockées1.

L’entrée du numérique par le matériel s’est révélée être un piège. La politique publique s’y est débattue, tant qu’elle a parlé tableau interactif et salles informatiques. Si ces équipements ont évidemment été une condition primaire des usages pédagogiques, ils ont séparé les enthousiastes et les résistants, les bénéficiaires du réseau et les victimes des zones blanches. Jusque dans les années 2015, il s’agissait de « réduire la fracture numérique ». En mettant à disposition de l’éducation des équipements qui allaient permettre à chacun de s’entraîner et d’apprendre, l’état compensait les inégalités des accès domestiques. Or, très vite, les ordinateurs des familles ont surpassé les équipements scolaires, jusqu’au smartphone devenu l’assistant scolaire de tous les instants. Avec la loi Peillon2 votée en 2013 et le plan numérique de Najat Vallaud-Belkacem adopté en 2016, l’administration éducative vit un premier tournant. Les collectivités élaborent des plans numériques locaux qui financent des initiatives portées par les établissements et les enseignants eux-mêmes. L’informatique scolaire devient le numérique éducatif. Celui-ci se maille à la remotivation scolaire, à la réussite de chacun, et au bien-être scolaire. L’injonction à moderniser se double d’un intérêt pour les phénomènes sociaux dont l’école est une caisse de résonance.

En 2014, le Conseil National du Numérique (CNNum) a publié le rapport Jules Ferry 3.03, ce qui a marqué une nouvelle étape dans les réflexions. Le rapport a mis en lumière la possibilité d’un numérique au service d’une société inclusive, où la communauté éducative, savante et imaginative jouerait un rôle moteur. Dans cette lecture, le numérique renforce la dimension coopérative et solidaire de l’éducation. Le Fab Lab, le pair à pair, l’autonomie dans le choix des activités, réveillent l’idéal du pédagogue Joseph Jacotot4, que l’instituteur patriarcal de Jules Ferry avait fait reculer.

Dès lors, l’école est la scène centrale d’un monde en devenir, marqué par l’accélération de l’information, affrontant l’épreuve d’une société en pleine mutation, et qui propose des chemins praticables pour apprendre tout au long de la vie, avec la capacité de déceler les manipulations de l’information.
 

L’avènement de l’Edtech en France

 
C’est aussi vers 2015 que l’éducation numérique se constitue en domaine économique, l’EdTech (éducation & Technologie), différenciée de l’édition scolaire. L’économie numérique a commencé à réorganiser l’éducation de l’extérieur avec des initiatives disruptives comme l’école 42, les Massive Online Courses (MOOC) ou encore la Khan Academy. Des méthodes d’apprentissage fondées sur des technologies émergentes, l’adaptive learning, le data-driven education ont fait pressentir que la désintermédiation pouvait concerner l’institution éducative.

Aux états-Unis, en Espagne, en Corée, en Chine, en Grande Bretagne, la jeune EdTech5 qui rassemble les startups de l’éducation, a eu accès à un marché national relativement ouvert grâce à des politiques publiques volontaristes. En France, les éditeurs ont défendu jusqu‘au bout leur monopole, nourri par les changements réguliers de programmes, au détriment de leur propre modernisation, et l’EdTech est restée fragmentée et cantonnée à des stratégies détournées. Et pourtant la fusion entre éditeurs traditionnels et numériques conditionne une présence de la culture française dans l’espace numérique mondialisé de la formation au XXIème siècle. Les pure players sont passés par le marché ludo-éducatif des familles, se sont fait acheter par un éditeur, ou se sont glissés dans des consortiums aux côtés d’un gros éditeur.

Désormais, plusieurs signaux indiquent que le marché a mûri. Educapital est le premier fonds français dédié à l’éducation tandis que Simplon, ou le Wagon, qui forment massivement au code, ont fait récemment des levées de fonds de plus de 10 millions d’euros pour devenir des références mondiales. Le fléchage de programmes Investissements d’Avenir sur les pure players a permis des passages à l’échelle : une startup ne peut pas grandir sans les données qui alimentent et perfectionnent ses algorithmes.

Figure 2 : Premier élan des levées de fonds en 20166

En 2019, l’Observatoire EdTech7 recensait 437 structures numériques privées et associatives, concernant le primaire, le secondaire, le supérieur et la formation tout au long de la vie. La majorité concernait les industries du contenu, très peu se concentraient sur l’industrie des données. C’est pourtant ce domaine qui, en 2020, représente une nouvelle étape face à laquelle la communauté éducative est encore démunie.
 

L’âge des données

 
En janvier 2020, la mise en place des épreuves de contrôle continu du baccalauréat a été accompagnée d’un changement important : la correction des copies est dématérialisée à l’aide du logiciel Santorin (Figure 3). Il s’agit d’une nouvelle étape de la digitalisation de l’école et de la mutation du rôle des professeurs.

Figure 3 : Extrait de la présentation vidéo du logiciel Santorin.

En réaction, les enseignants Amélie Hart-Huitasse et Christophe Cailleaux ont, sous le titre « Big Blanquer is watching you »8, exprimé leur sentiment d’une menace sur leur métier : conséquences pour la santé de la contrainte « internet + écran », obligation d’un équipement personnel, coût écologique et économique de serveurs. Comme ils ne voient pas le bénéfice pour les usagers, ils soupçonnent une attaque managériale pour transformer leur professionnalité et introduire une surveillance de leur activité, une exploitation conjointe de leur production (notes, commentaires) et de celles des élèves, utilisables massivement et anonymement ou individuellement et nominativement. à l’appui, ils citent la réaction du data scientist, Guillaume Leboucher : 1,7 million de copies annotées et scannées « fournissent des milliards d’information sur lesquelles on va pouvoir passer des algorithmes. Nous entrons vraiment dans l’ère de l’electronic education »9. Ces données pourraient être mixées avec celle de m@gistere l’outil de formation en ligne du ministère, qui peut mesurer des assiduités et des résultats.

Cette dynamique se retrouve ailleurs. En recensant les vœux de millions d’adolescents et en collectant CV et lettres de motivation, Parcoursup reconfigure les systèmes d’orientation et rapproche l’extrême de la subjectivité, se projeter imaginairement dans un futur, et l’extrême de l’automatique, un profilage par les données. Si l’on rapproche cela des données de Pôle Emploi, de France Compétences, et même des données déposées dans LinkedIn, on comprend que des entreprises comme Humanroads sont à même de contribuer à un nouveau paradigme de l’orientation assistée par des calculs de parcours de référence.

Face à cela, la doxa sur les données de l’éducation semble s’arrêter aux données personnelles vu sous l’angle de la privacy et du RGPD. à l’automne 2019, le ministère de l’éducation a constitué un comité d’éthique des données10, dont on comprend qu’il s’agit de mettre des jeux de données à la disposition de nouveaux acteurs pour des fins multiples. Si cet enjeu est parfaitement légitime, on peut se demander si le « secret statistique » objet de l’engagement signé par les chercheurs qui ont accès à des données, sera suffisant pour prévenir les risques de captation de données. à l’instar du Health Data Hub11, se constitue lentement un Learning Data Hub dont on pressent que les usages ne sont pas encore dessinés, et dont on constate que la conception se fait sans les parties prenantes de l’éducation ni les citoyens. Ajoutons que, du cloud au nettoyage des données, la maîtrise d’œuvre revient à des prestataires dont le cadre d’intervention et les contrats sont inconnus et sans supervision externe.

La confrontation entre la politique publique et la pratique pédagogique, entre le service public et l’industrie, arrive à un stade nouveau. Le sujet d’arrière-plan, peut-être le plus important, est celui des communs du savoir : la science des données de l’apprentissage ira-t-elle dans le sens d’une désintermédiation de l’institution éducative, ou d’un renforcement des communs ?
 

Tech for good ou menace sur les communs ?

 
Ces quelque 5 ans donnent un certain recul sur la mutation que les startups de l’éducation ont accompagnée. Les technologies qu’elles ont contribué à répandre se sont offertes comme des alternatives à l’enseignement traditionnel. On ne peut que se réjouir de les voir faciliter l’apprentissage de la lecture, des langues, du calcul et de tant d’autres domaines, à tous les niveaux d’expertise, et c’est pourquoi la politique publique lui a ouvert le chemin. Malgré cela, le paysage s’est assombri : les industries numériques ont perdu toute bénignité et sont entourées de méfiance, ne serait-ce que parce que la notion de vie privée semble irrémédiablement altérée. En matière éducative notamment, la sincérité des objectifs mérite examen. Or, l’EdTech a créé de la rentabilité directe, alors que le service public est bien souvent considéré sous le seul angle de la dépense.

Face au volume croissant de données d’apprentissage, qui étaient très rarement disponibles encore récemment, la politique publique est à la croisée des chemins. Tout comme dans le domaine de la santé, pouvoir exploiter ces données est une demande de la recherche. Lucrative, cette exploitation attire des compétences de haut niveau informatique et mathématique. Attirée par la recherche d’efficience, l’institution éducative ne risque-t-elle pas de négliger des valeurs qui lui sont intrinsèques et que les cultures numériques promeuvent également ?

C’est pourquoi la définition des règles d’accès aux données de l’éducation devrait impliquer des collectifs étendus et pluriels, inspirés par « l’éthique de la conception » et « les données pour le bien commun ». C’est une condition pour inventer l’apprentissage du XXIème siècle au service de l’émancipation des individus et pour les communs de la connaissance.
 

L’œil de la revue Third

 
Qui mieux que Sophie Pène pour brosser les enjeux du numérique éducatif depuis 2014. Du rapport Jules Ferry 3.0, Bâtir une école créative et juste dans un monde numérique (2014) à l’évidence que les données gouverneront l’éducation (2020) en passant par l’émergence de l’EdTech (2015), Sophie Pène ouvre ce numéro en dressant les grandes perspectives structurantes de ce sujet passionnant.

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1 | Olivier Ertzscheid, Extended memories, les trois figures du Memex, Affordances.info, Avril 2015. https://www.affordance.info/mon_weblog/2015/04/extended-memories-les-3-figures-du-memex.html. (Retour au texte 1)
2 | Loi n°2013-595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’École de la République. (Retour au texte 2)
3 | Jules Ferry 3.0, Bâtir une école créative et juste dans un monde numérique, rapport du Conseil National du numérique, octobre 2014, https://cnnumerique.fr/files/2017-10/Rapport_CNNum_Education_oct14.pdf. (Retour au texte 3)
4 | Jacques Rancière, Le Maître ignorant, Fayard, 1987. (Retour au texte 4)
5 | Aux États-Unis, dès 2012, l’industrie numérique perçoit que le marché de l’éducation va devenir le nouveau terrain de conquête et de profit. Les plus hautes levées de fonds vont alors concerner l’éducation. Sous le chapeau de l’EdTech, se rassemblent aussi bien Google, Microsoft, Apple, que des tenants de l’éducation positive, des psychologues et cogniticiens, des écoles alternatives, des startups offrant des tutoriels, des exercices interactifs, des jeux, du mentorat, des parcours scolaires. Ce sont ces consortiums hétéroclites qui vont générer un nouveau marché, doper le champ de recherche des Learning sciences, dégager des champs modèles de profit. (Retour au texte 5)
6 | Source : Victor Wacrenier, Tour d’horizon des EdTech en France avec 180 startups, septembre 2016, https://medium.com/@victor.wacrenier/la-edtech-en-france%C3%A0-travers-lanalyse-de-120-startups-dadae98b15d8.(Retour au texte 6)
7 | L’observatoire EdTech : www.observatoire-edtech.com(201-2019) recensait les acteurs du numérique pour l’éducation et la formation, en France. Le site a fermé et les données sont rapatriées sur DataGouv sous licence Open Database (ODbL). (Retour au texte 7)
8 | Amélie Hart-Huitasse et Christophe Cailleaux, Big Blanquer is watching you, Blogs.mediapart, février 2020. (Retour au texte 8)
9 | Guillaume Leboucher, Open Value, blue-circle.net. (Retour au texte 9)
10 | Comité d’éthique des données de l’éducation : « le Comité d’éthique pour les données d’éducation aura pour missions de conduire et développer la réflexion sur les aspects éthiques associés à l’utilisation des données d’éducation, afin de garantir un juste équilibre entre valorisation et protection de la donnée. » https://www.education. gouv.fr/le-comite-d-ethique-pour-les-donnees-d-education-12146. (Retour au texte 10)
11 | Le Health Data Hub met à la disposition de la recherche les données de santé. Mais l’usage du cloud Azur de Microsoft, et le fait que Jean-Marc Aubert, architecte du Health Data Hub venait d’Iqvia, une société américaine spécialisée dans les données de santé, et y est déjà reparti ne manque pas d’alerter sur les attentes de bénéfices sous-jacents à cette mise à disposition de données. https://www.zdnet.fr/actualites/le-directeur-de-la-drees-rejoint-iqvia-et-suscite-des-questions-39896461.htm. (Retour au texte 11)

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Nicolas Oblin, enseignant spécialisé, docteur en sociologie, directeur de rédaction de la revue Illusio et chercheur associé au Centre de Recherche Risques et Vulnérabilités (CERREV, EA 3918).

 

Très nombreuses sont les enquêtes et les études, aujourd’hui, à remettre en cause, de multiples manières et pour autant de raisons, l’exposition des enfants comme des adultes aux écrans et les diverses dépendances technologiques qu’elle génère.

Pour autant, aucun frein aux usages des technologies numériques ne semble envisagé du côté d’une éducation nationale en quête d’efficacité et de modernité. Privés de l’immanence d’une pensée sur les fins de l’éducation et de la formation, n’est-on pas devenu insensible à un processus qui pourrait bien signifier l’obsolescence programmée du métier d’enseignant ?

Deux réflexions s’imposent alors. D’une part, cette obsolescence est la conséquence d’une conception « ancienne » de l’enseignement ; d’autre part, l’obsolescence programmée du métier d’enseignant ne pourrait être qu’un symptôme de plus de la superfluité qui menace notre humanité.

 

Faut-il être catastrophiste ?

 

Plusieurs publications récentes d’ouvrages font état d’un très grand nombre d’études statistiques et d’observations cliniques quant aux effets de la surexposition des enfants aux nouvelles technologies, surexposition aux écrans en particulier1. Les conséquences négatives sont nombreuses : perte de la capacité d’attention, trouble du comportement et de la relation, aux autres et au monde, impact sur les capacités d’apprentissage, développement d’addictions aux écrans et aux applications diverses, etc.

Qu’observons-nous dès lors qu’un téléviseur est présent dans une pièce en présence d’enfants ? De façon très spontanée, les enfants font rapidement face à l’écran, trouvent rapidement la chaîne qui leur est dédiée et peuvent y demeurer là, sans voix, pendant plusieurs heures. De la même manière, d’autres dispositifs, comme des jeux sur tablette ou téléphone portable accaparent rapidement l’attention de l’enfant, et là encore, pour une durée qui peut rapidement sembler assez folle pour un jeu d’intérêt incroyablement « limité ». Les contenus qui accaparent les enfants sont addictifs… Ils ne visent donc évidemment pas à libérer ou à émanciper, ce qu’une certaine conception de l’éducation peut encore viser ! En revanche, ils n’en finissent plus de tuer l’ennui, « cet oiseau de rêve, écrivait Walter Benjamin en 1936, qui couve l’œuf de l’expérience »2

Lorsque quelques études évoquent des durées quotidiennes d’écran atteignant plusieurs heures, couvrant la plupart même des moments de la journée, alors, de toute évidence, nous autres adultes, devrions tous bien comprendre qu’il en va d’un léger problème de santé publique, et que l’accroche au produit est plus qu’opérante. Mais non. De toute évidence, il n’y a rien d’évident à cet endroit.

Deux hypothèses me semblent pouvoir être poursuivies. La première : les adultes atteints des mêmes addictions (aux applications « mobiles », aux réseaux sociaux, aux retransmissions sportives…) ne perçoivent pas le problème qui touche leurs enfants. La seconde : moins on a l’occasion d’observer jouer ses enfants « pour de vrai » et plus la référence au « jeu libre » disparaît3.

Alors, que les choses soient claires, je ne pense pas qu’il soit inutile d’alerter : je « crois » en effet, depuis là où je suis, là où je vis, là où je travaille, depuis là où j’observe le monde, qu’il est urgent de comprendre que la gadgetisation numérique de l’environnement et de la vie transforme en profondeur nos manières d’appréhender l’existence, certainement pas pour le meilleur4, et l’éducation n’y fait pas exception.

 

« Google »5 menace-t-il de remplacer les enseignants ?

 

Sociologue et enseignant, mais aussi parent, j’appuierai mon propos sur un « cas d’école » que j’ai eu l’occasion d’observer à de nombreuses reprises : l’exposé… On sait combien la pratique de l’exposé est intéressante, combien aussi elle est un exercice difficile qui nécessite pour les élèves d’élaborer des connaissances suffisamment étayées, solides et d’être capable de les dire, de les expliquer, de les relier, que sais-je encore…

Vous remarquerez d’emblée que j’ai pris soin, ici, d’éviter la formule aujourd’hui convenue : je n’ai donc pas écrit que l’exposé nécessitait « pour les élèves de maîtriser de nombreuses connaissances et compétences ». Exposer, en dehors de la classe, c’est « poser devant », mettre devant soi, presque synonyme d’objectiver, qui signifie, étymologiquement, « jeter au dehors ». L’artiste expose une œuvre, un travail. Dès lors qu’il se met à jouer avec les modalités d’exposition, à en faire l’objet même de son travail artistique, il questionne le sens même d’un travail de représentation et d’interprétation du monde qui ne va plus de soi. Il peut ainsi dénoncer la vacuité d’un système ou tout simplement questionner le statut même de l’objet « œuvre d’art »6.

Aujourd’hui, dans la classe, à l’école maternelle, élémentaire, au collège, au lycée, mais aussi dans l’enseignement supérieur, il apparaît assez évident que l’exposé se passe aisément de l’œuvre. Qu’est-ce à dire ? Très simplement, cela signifie que les modalités d’exposition sont devenues bien plus importantes que l’œuvre produite, autrement dit, bien plus importantes que l’élaboration de la connaissance7.

Pourquoi ? Parce que toutes les informations (qu’il faut évidemment distinguer de la connaissance) sont sur… Internet. Qu’il suffit donc d’aller se servir et de les transporter dans l’espace d’exposition : l’affiche, le mur de la classe, le mur écranisé du « powerpoint ». Il revient donc à l’élève mis en situation de faire un exposé, de chercher sur Internet un site lisible, donc avec de l’information accessible à sa compréhension, de sélectionner ensuite celle utile à sa présentation, souvent de la « copier », puis d’utiliser un logiciel dans lequel il viendra la « coller ».

Pour avoir très souvent observé les élèves travailler de cette manière, j’ai pu remarquer combien tous ces savoir-faire n’allaient pas de soi. Trouver le « bon » site est un travail extrêmement compliqué, y compris pour un collégien (mais n’est-ce pas également le cas pour nous autres, adultes ?). Quant à « ne pas recopier l’information », c’est aussi difficile… de même que faire le tri entre ce que l’on comprend et ce que l’on ne comprend pas… mais déjà, comment savoir si l’information est « fiable » ?! N’est-ce pas le fruit d’une longue maturation intellectuelle ? Mes observations m’amènent donc à penser que ces exercices ne visent pas tant à élaborer un savoir original qu’à apprendre à manipuler quelques applications électroniques…

Parce que je n’apprécie guère de passer pour un « vieux ringard », j’aimerais aller un petit peu plus loin… Non, ce n’était pas mieux, je crois, avant. Car cette conception de l’exposé n’est peut-être que l’aboutissement d’une conception du savoir déjà contenue, en germe, dans l’épistémologie « classique » de l’école de la République. Certes, se repérer dans une bibliothèque, y trouver des objets adaptés à ce qu’il recherche, pour un enfant comme pour un adulte, est certainement beaucoup plus convivial8 que le faire sur Internet. Cependant, l’enseignement dit « classique », celui de l’école de la République, se conçoit sur un mode programmatif de transmission d’objets. Le « programmateur » dépose les œuvres à transmettre sur l’étagère de la salle de classe, l’enseignant s’en saisit pour les transmettre aux élèves. Il s’agit là d’une conception que le didacticien Yves Chevallard appelle « paradigme de la visite des œuvres »9. Les élèves visitent les œuvres choisies par le ministère des « bonnes œuvres » et il revient aux enseignants d’organiser les excursions et de servir de guides à leurs élèves. Si l’on transpose cette conception à l’ère du numérique, dès lors que les œuvres sont connues de tous, accessibles à tous et qu’il existe des interfaces numériques permettant de guider chacun dans ses excursions… à quoi bon s’embêter avec un guide susceptible d’arriver en retard, de tomber malade, de parler une langue inconnue, d’être probablement fatigué de répéter toujours la même chose et de répondre toujours aux mêmes questions, et qui plus est dans un groupe qu’on n’aurait pas complètement choisi ?!

Dans la mesure où ces conditions seraient réelles et ce paradigme de la « visite des œuvres » opérant, alors oui, il existerait un problème « Google » car, dans ces conditions, vous l’aurez compris, l’enseignant deviendrait rapidement obsolète10 et bientôt superflu11. Il n’est plus le détenteur du savoir (immédiatement disponible partout) et n’a plus le monopole du guidage (également immédiatement disponible partout). Notons par ailleurs que nul ne saurait devenir obsolète et superflu sans souffrir de n’être plus reconnu voire d’être disqualifié professionnellement et socialement12

Le paradigme, tel qu’exposé ici, très sommairement, peut sembler quelque peu caricatural. Pour autant, je me demande, toujours sur la base de ce que j’observe, si la gadgétisation numérique de l’enseignement ne simplifie pas jusqu’à la caricature la compréhension que l’on peut avoir de l’infinie complexité d’une situation de transmission-élaboration de connaissance. Si l’on a une conception très « automatique » de l’apprentissage, et le paradigme de la visite des œuvres relève de ces conceptions puisqu’il suffit d’être exposé aux « bonnes œuvres » et muni de la bonne interface (méthode) pour apprendre, alors les réponses automatisées deviennent les plus efficaces. Et bientôt les enseignants chargent le cours sur un disque dur que les élèves enregistrent pour pouvoir le « recracher » au bon moment13. Enseignants et élèves se concevant identiquement comme de vulgaires automates au travail. « Heureusement », des élèves résistent à leur insu et malheureusement souvent à leurs dépens à ces piètres représentations…

 

Faut-il devenir un « chimpanzé du futur »14 ?

 

Ceux que nous aurions appelé « automates » hier, désignant des personnes, volontaires ou non, agissant sans penser au sens ni aux finalités de leurs actions, deviennent aujourd’hui des humains augmentés dès qu’ils sont armés d’un smartphone ou d’une tablette, connectés à Internet. Tout se passe comme si l’accès à un nombre infini d’informations et d’applications rendait à l’automate sa qualité d’être humain, et plus encore. Sous couvert d’efficacité, donc de rapidité – la vitesse est une dimension fondamentale du processus15 – l’humain se dessaisit de nombre de ses capacités, à commencer par celle de se penser soi-même, de penser le monde, de penser ce dont nous sommes ou avons été capables par exemple. Je m’inscris en faux contre cette vision du monde, car l’humain augmenté ne sera jamais qu’un automate accru tant qu’il ne fera pas croître, progresser l’infini questionnement de sa condition d’être vivant, humain16. Or, cette croissance-là, ce progrès-là sont aux antipodes de la recherche d’efficacité prônée dans la société actuelle et qui plus est dans un système éducatif contemporain qui tend même à ne plus questionner les fins, la dimension axiologique de l’éducation, et donc à effacer les références, notamment philosophiques qui permettent ce questionnement.

L’enseignement-formatage propre aux professeurs et aux élèves conçus comme des automates nous empêche d’habiter la connaissance du monde, du vivant, de l’humanité. Un enseignement non formaté ne partirait pas du principe de bonnes œuvres à transmettre à l’identique mais d’un processus d’élaboration et d’altération à l’œuvre dans toute transmission « vivante », animée de subjectivités agissantes et questionnantes. Max Stirner, très justement, expliquait que s’approprier le savoir était toujours synonyme de faire violence au savoir, au sens de le digérer, de lui faire subir l’épreuve de sa propre contemporanéité et de sa propre subjectivité17, pour le faire renaître chaque jour sous la forme de la volonté. Peut-être ce processus est-il finalement proche du processus de création artistique que nous évoquions au début. Produire une œuvre, n’est-ce pas jouer avec la matérialité du monde, la donner à voir, entendre, comprendre au prisme de la singulière relation que l’on entretient avec elle ? Et si l’apprentissage se concevait ainsi, ne serait-ce pas rendre à l’enfant comme à l’adulte, leur capacité à (se) créer, à (s’)imaginer, à (se) comprendre ?

Or, cela relève d’une temporalité incompatible avec les principes d’efficacité tant recherchés dans les apprentissages et qui font passer les uns et les autres « à côté »… Le zapping disciplinaire et notionnel lasse et ennuie des élèves avides de « profondeur », d’expériences concrètes, impatients d’être à l’école comme ailleurs en relation avec ce qui les anime « au fond ». Au lieu de cela, on ne parle qu’en terme de réussite et d’échec, de notes, de compétences. Même nous, adultes, peinons à trouver le sens de ce que nous faisons, mais souhaiterions que les élèves ne se posent même pas la question !

Alors il est urgent de devenir un « chimpanzé du futur », de renouer donc avec la question fondamentale de savoir ce qu’être humain, ce que devenir humain, ce que nous voulons, ce que nous pouvons, ce dont nous avons été capables, pour le meilleur comme pour le pire. Si là est ce qui est essentiel pour nous, le reste devient superflu et les adultes pas plus que les enfants ne deviennent obsolètes puisqu’il leur reste et leur revient d’inventer un monde18 en habitant les œuvres transmises depuis la nuit des temps. Ces expériences d’« inventer » et d’« habiter » nécessitent de rompre avec l’impératif d’efficacité, de porter des brèches aux processus automatisés pour enrayer les ordonnancements de vie par procuration qu’ils imposent19.

 

L’œil de la revue Third

 

L’émergence du numérique dans l’éducation pose nécessairement la question de l’évolution du métier d’enseignant. Dans cet article, Nicolas Oblin nous met en garde, sans détours, sur la nécessité de repenser une conception ancienne de l’enseignement et ainsi du rôle des enseignants, afin que les humains ne deviennent pas des automates.

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1 | Par exemple et parmi d’autres, un ouvrage coordonné par Cédric Biaggini, Christophe Cailleaux et François Jarrige, Critiques de l’école numérique, Paris, L’échappée, 2019 ; Manfred Spitzer, Les ravages des écrans, Paris, L’échappée, 2019 ; Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital, Paris, Seuil, 2019. (Retour au texte 1)
2 | Walter Benjamin, « Le conteur », in Œuvres, tome III, Paris, Gallimard, 2000, p. 126. (Retour au texte 2)
3 | Ronan David et Nicolas Oblin, Jouer le monde. Critique de l’assimilation du sport au jeu, Lormont, Le Bord de l’eau, 2018. (Retour au texte 3)
4 | Comme j’ai essayé d’en donner une illustration, par exemple, dans « La virtualisation de l’enseignement. Du fétichisme de la technique comme abhorration de la pensée »,
in Critiques de l’école numérique, op. cit. (Retour au texte 4)
5 | J’emploie ici le terme « Google » comme terme générique pour désigner non seulement ce moteur de recherche mais l’ensemble des applications et ressources numériques
disponibles sur la toile. (Retour au texte 5)
6 | Comme ont pu le faire, par exemple et parmi tant d’autres, Tristan Zara (lequel écrit dans un de ses manifestes que « L’art a besoin d’une opération »), André Breton ou Guy Debord. (Retour au texte 6)
7 | Un étudiant en classe préparatoire d’école d’ingénieur m’expliquait récemment qu’il a bien des cours de « civilisation » mais qu’ils sont surtout le prétexte à réaliser des présentations et à apprendre à parler en public de sujets divers. Cela est « entendu » et ne semble poser aucun problème… (Retour au texte 7)
8 | Il faut comprendre « convivial » en référence à l’outil convivial théorisé par Ivan Illich dans La Convivialité (Paris, Seuil, 1973). (Retour au texte 8)
9 | Yves Chevallard, « Des programmes, oui, mais pour quoi faire ? Vers une réforme fondamentale de l’enseignement », ADEF, Université d’Aix-Marseille. (Retour au texte 9)
10 | Sur ce point, voir Günther Anders,L’Obsolescence de l’homme. Sur la destructivité de la vie à l’époque de la troisième révolution industrielle, Paris, Fario, 2011. (Retour au texte 10)
11 | Sur la notion de superfluité, voir Patrick Vassort, L’Homme superflu. Théorie politique de la crise en cours, Congé-sur-Orne, Le Passager clandestin, 2012. (Retour au texte 11)
12 | Les questions de souffrance au travail (cf. Christophe Dejours, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Seuil, 1998) chez les enseignants, mériteraient d’être appréhendées, je pense, à partir de ces questions d’obsolescence, de superfluité, de disqualification et non comme souvent, à partir de la « dureté » des élèves… (Retour au texte 12)
13 | Et l’on sait, et ce ne peut évidemment pas être sans affecter les enseignants, qu’il est important pour les élèves de se délester de tout ce savoir ingurgité et considéré comme inutile dès l’école finie, l’examen passé. On « vide » la corbeille ! (Retour au texte 13)
14 | « Chimpanzé du futur » est une expression utilisée par les chantres du transhumanisme et de l’homme augmenté pour désigner ceux qui, à l’avenir, refuseraient de se soumettre à leur vision du progrès. Voir sur ce sujet Pièces et main d’œuvre, Manifeste des chimpanzés du futur : contre les inhumains, Seyssinet Pariset, Service compris, 2017. (Retour au texte 14)
15 | Sur ce point voir Hartmunt Rosa, Aliénation et accélération. Vers une Théorie critique de la modernité tardive, Paris, La Découverte, 2012. (Retour au texte 15)
16 | Cf. Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2018. (Retour au texte 16)
17 | Max Stirner, Le Faux principe de notre éducation, 1842 (« le savoir doit mourir pour ressusciter comme volonté et, comme personne libre, se créer chaque jour à nouveau »). (Retour au texte 17)
18 | Monde qui n’a évidemment rien à voir avec le monde technoscientifique qui ne cesse de reproduire et d’intensifier le même, au point que les trans-humanistes dont il est peuplé ne
veulent plus mourir mais se reproduire à l’identique et à l’infini ! (Retour au texte 18)
19 | Cf. Ronan David et Nicolas Oblin, Jouer le monde. Critique de l’assimilation du sport au jeu, op. cit. (Retour au texte 19)

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Charles Tijus, professeur de psychologie cognitive à l’Université Paris Lumières (Paris VIII) et directeur du Laboratoire des Usages en Technologies d’Information et Numériques (LUTIN) à la Cité des Sciences et de l’Industrie.

Catherine Puigelier, professeur de droit privé à l’Université Paris Lumières (Paris VIII) et membre du Laboratoire de droit social de l’Université PanthéonAssas (Paris II).

François Jouen, directeur d’études à l’école Pratique des Hautes études (EPHE), Doyen de la Section des Sciences de la Vie et de la Terre.

 

Les nouvelles technologies modifient le rapport de l’homme à la connaissance, ce qui implique des bouleversements dans les processus d’apprentissage. Alors que les savoirs sont de plus en plus externalisés (c’est-à-dire hors de notre cerveau) et qu’il devient de plus en plus simple d’y accéder, il est de moins en moins nécessaire de les apprendre pour les maitriser. En revanche, il devient de plus en plus nécessaire d’acquérir le savoir-faire pour trouver les informations, les évaluer, les utiliser et pour cela de les comprendre.

 

Introduction :
L’homme cognitivement augmenté : qu’est-ce ?

 
Avec les technologies robotiques, l’être humain peut être physiquement augmenté via des exosquelettes qui réduisent la charge physique et l’apparition de troubles musculo-squelettiques (TMS) ou encore via des robots télé-opérés qui permettent au fantassin d’être augmenté d’un robot mule qui l’accompagne pour les tâches difficiles et/ou dangereuses.

Avec les technologies physiologiques, à partir des capteurs près du corps (montre, vêtement et matelas connectés), il est possible d’être physiologiquement augmenté pour mieux connaître son état de stress, la qualité de son sommeil, de son état de santé ou pour identifier les éventuels problèmes de bradycardie et d’insuffisance cardiaque.

Avec les technologies cognitives fondées sur les usages de la connaissance, l’être humain devient cognitivement augmenté, par exemple via des applications de navigation spatio-temporelle1 qui réduisent la charge mentale en permettant de savoir où l’on se trouve, quel chemin prendre pour arriver à telle heure et le temps qu’il reste pour faire autre chose.

Dans ce domaine des technologies cognitives et des Smart Things, selon Michel Serres, « les ordinateurs sont des externalisations de notre cerveau, les circuits intégrés sont des externalisations de notre mémoire et les algorithmes une externalisation de nos fonctions mentales ».

Un propos qu’on peut concrètement spécifier en donnant à calculer « 12×4 » et en montrant que le moteur de recherche génère le résultat en 260 millisecondes ; avec l’indication insuperflue qu’il s’agit du premier de 21 milliards de résultats. à titre de comparaison, le délai psychomoteur mis pour appuyer sur une touche est de 150 millisecondes2.

Cette requête faite au moteur de recherche, n’offre pas seulement le résultat « 48 ». Mise dans le contexte du rectangle, il propose aussi le savoir (ce qu’est l’aire), le savoir-faire (comment se calcule l’aire) et l’exécution de l’opération avec une efficacité et rapidité non seulement supérieures à celles d’une calculette, mais surtout bien supérieures au temps du calcul mental d’un humain pour une opération pourtant simple.

Ce type de travail mental n’est pas réalisé seulement pour de simples opérations. Toutes les activités mentales humaines (perception, reconnaissance, identification, mémorisation, comparaison, raisonnement, exécution de tâches, résolution de problèmes et prise de décision) se trouvent réalisées à la place de l’humain et ces possibilités de faire à sa place vont croissantes, jusqu’à nous aider à apprendre, mais aussi à apprendre pour nous3.

Toutes ces étapes de pensée et tout le travail cognitif qu’il nous faut faire pour apprendre (par internalisation) se trouvent de mieux en mieux réalisées par ces technologies cognitives (par externalisation) qui augmentent ainsi notre cognition.

Cette externalisation de nos fonctions cognitives pose des problèmes légaux4, éthiques ; voire de santé publique : que deviennent nos décisions, nos valeurs, notre cerveau ou encore notre santé mentale lorsque, indépendamment de la validité de leurs productions, les fonctions mentales humaines seront réalisées par la cognition artificielle ? Quels sont les effets de ne plus percevoir, reconnaître, penser, raisonner et décider par soi-même5 ? Quels sont les effets de ne plus mettre en œuvre nos fonctions mentales, qui caractérisent au moins en partie notre humanité ?

Il devient nécessaire de s’interroger sur le rapport entre la connaissance accessible et la nécessité pour chacun de la connaître.
 

Prémisse majeure :
La connaissance qui est accessible, il n’est nul besoin de la connaître

 
Pour illustrer le propos qui suit, prenons la connaissance du Droit et les ressources le concernant. Outre la multiplication des sources, le juriste, confronté à quelques 84.619 articles législatifs et 233.048 articles réglementaires en vigueur ainsi qu’aux quelques 23.000 pages annuelles du Journal Officiel, pourrait trouver pertinent qu’une technologie cognitive lui propose un outil de recherche, d’explication et de prise de décision, voire intégrant la prise en considération de la modélisation-simulation des décisions des juges (justice prédictive), ce qui est une pratique que le gouvernement français a d’ores et déjà interdite6.

D’un autre côté, contrairement aux augmentations physiques et physiologiques qui requièrent des technologies portables (wearable technologies : capteurs, effecteurs) et auxquelles on peut ne pas s’y soumettre, les technologies cognitives qui ont comme unité de base la connaissance et des représentations symboliques s’incorporent à la connaissance elle-même si bien qu’on ne peut s’y soustraire.

En utilisant le moteur de recherche, en fait un moteur d’exploitation de la connaissance (MOC) -, le juriste trouvera les réponses à ses requêtes classées et hiérarchisées selon ses intérêts, selon ceux de sa spécialité, selon ceux de tous les utilisateurs. Et même sachant accéder à ce qu’il veut, il aura le plus souvent des suggestions et recommandations associées. Il pourra aussi trouver profitable de ne plus avoir à suivre l’actualité législative avec un superviseur (i) qui l’alerte (notification : push) au lieu d’avoir à aller la chercher (navigation : pull) et (ii) qui l’aide à intégrer / apprendre cette nouvelle information (selon son importance, les commentaires d’autres utilisateurs) sachant qu’il n’est nullement obligé de la connaître en l’apprenant puisqu’étant efficacement externalisée, il peut la retrouver bien plus rapidement qu’intériorisée mentalement.

Il s’ensuit aussi que le justiciable a et aura également de plus en plus accès aux connaissances externalisées du Droit, sans se heurter à la difficulté du vocabulaire juridique7, puisque la technologie cognitive lui traduit les textes « Difficiles à Lire et à Comprendre » (DALC) en textes « Facile à Lire et à Comprendre » (FALC).

Ainsi un texte DALC tel que « Le versement de l’Administration est subordonné à la subrogation de l’état dans les droits du demandeur à l’encontre du locataire. Cela signifie que le paiement avec subrogation éteint la dette du locataire défaillant à l’égard de la société bailleresse mais la laisse subsister à l’égard de l’État » lui sera donné sous sa forme FALC : « L’état paye le loyer au propriétaire à la place du locataire. Le locataire ne doit plus payer le loyer au propriétaire. Mais le locataire devra rembourser directement l’État ».

Ce travail d’interprétation à des fins de compréhension est réalisé par une technologie cognitive sémantique qui peut avoir une interface d’interaction avec l’utilisateur qui ne lui présentera jamais le mot « subrogation » lui permettant ainsi la compréhension du texte mais le rendant dépendant de la technologie.
 

Prémisse mineure :
Je n’ai nul besoin de connaître le Telougou8

 
Les possibilités d’externalisation de nos fonctions cognitives et de faire à notre place iront croissantes pour des raisons qui tiennent à la quantité de données (public data et big data en zettaoctets), aux systèmes de stockage et de traitement (supercalculateurs du cloud computing) et aux méthodes d’analyse et d’extraction de la connaissance (supervisées et non supervisées avec le deep learning) mais surtout pour des raisons qui tiennent au développement de Smart Things, des objets connectés basés sur la captation du comportement des utilisateurs.

Lors des moments d’interaction avec ces Smart Things, la perception, la connaissance, la reconnaissance, le rappel, l’identification, la mémorisation, le raisonnement (pensée, comparaison, jugement), l’exécution de tâches (exécution de procédure, résolution de problèmes) et la prise de décision sont et seront de plus en plus augmentés. Ces technologies d’externalisation vont permettre à l’humanité d’accéder à des connaissances sans les connaître.

L’externalisation de la perception

La vision9 se trouve déjà augmentée via des systèmes d’externalisation de la Perception (SEP) : Réalité Augmentée, Réalité Virtuelle, ou simplement via la caméra du Smartphone. Le SEP nous indique QUOI regarder en donnant des informations sur les objets de l’environnement, de manière brute (taux de sucre pour un aliment, l’heure de fermeture du musée) mais aussi de manière synthétisée (bon pour la santé, correspond à nos intérêts). Les systèmes SEP peuvent être couplés avec un recueil de données oculométriques correspondant à ce qui a attiré l’attention, a été regardé, inspecté ou ignoré donnant au SEP des possibilités d’interaction, mais aussi d’adaptation à l’utilisateur et d’apprentissage. La Figure 1 permet de voir le résultat du modèle de production d’une peinture à partir des lignes de force qui organisent spatialement les représentations picturales pour influencer le regard du spectateur.

Figure 1. Ici, Paul Delaroche met de la sorte en relation la tête de Lady Jane Grey et le billot10 (Figure de gauche).

En analysant le parcours du regard (en rouge) sur la figure de droite, le SEP peut s’assurer que l’utilisateur-spectateur a bien fait la relation que requiert l’attention portée à la toile pour sa compréhension.

À partir du ICI et MAINTENANT11 de la vision, un SEP peut donner accès à un Système d’Externalisation des Connaissances (SEC) pour en savoir plus à partir de ce qu’on voit et regarde, par une commande tactile ou oculaire. Les connaissances peuvent être de diverse nature (définitoire, légale, historique, technique…).

L’externalisation de la reconnaissance

Le SEP, mais surtout le SEC, vont de plus en plus donner accès à de la reconnaissance, à ce qu’on connaît déjà, avec le Système d’Externalisation de la Reconnaissance (SERe), c’est-à-dire la réactivation du connu. Ce procédé est particulièrement utilisé avec les apprentissages numériques qui font appel à de la vidéo enrichie, dans les MOOCs par exemple12. Quand une notion déjà connue réapparaît, le SERe propose qu’elle soit revue ; ce qui peut aussi se faire à la demande de l’utilisateur qui peut demander si l’information lui est inconnue ou déjà connue pour être reconnue. Cette détection du connu vs. inconnu étant fondamentale dans l’apprentissage pour éviter les méprises et contresens.

À la différence de la reconnaissance qui concerne ce qui réapparait ICI et MAINTENANT, le rappel concerne une connaissance mémorisée à retrouver, à réactiver pour la rendre présente. Il s’agit d’une situation particulièrement délicate puisqu’il faut le contexte apte à aider à retrouver la connaissance concernée. Autant il est simple de retrouver l’information associée à ce qui est présent, autant il est difficile de retrouver ce qui est absent à partir de l’information qui y serait associée. Il faut avoir le bon contexte et, pour cela, fournir au moteur d’exploitation des connaissances (MOC) les mots-clés adéquats permettant d’avoir un Système d’Externalisation du Rappel (SERa) efficace.

La reconnaissance et le rappel ne nécessitent pas forcément l’identification. Un nombre premier (qui n’est divisible que par luimême) peut être reconnu sans être identifié comme un nombre premier parmi ses semblables dans la famille des nombres premiers. Le Système d’Externalisation de l’Identification (SEI) vaut pour la certification qui est particulièrement importante face aux fakes13 et constitue le point faible des Systèmes d’Externalisation.

L’externalisation de la mémorisation

Le Système d’Externalisation de Mémorisation (SEM) est au cœur des systèmes d’externalisation. Son principe est que toute information peut être connaissance parce que stockée et associée. Il sert aux opérations cognitives de base (raisonnement pensée et comparaison).

L’externalisation du raisonnement

Le Système d’Externalisation du Raisonnement (SERi) peut être vu comme la production d’inférences par l’Intelligence Artificielle. Son fonctionnement consiste à produire de nouvelles connaissances à partir de la découverte d’informations nouvelles, qui peuvent être fournies par la SEP et/ou à partir de l’articulation d’un ensemble fini de connaissances du SEM.

Un raisonnement de qualité dépend alors de l’ensemble des connaissances de départ (les prémisses), des critères, et de l’articulation que constitue le raisonnement formel14. Outre la confiance qu’il faut avoir dans la neutralité de la production d’inférences et l’absence de biais15, notons que le raisonnement est souvent implicite (à base d’analogies, à base de cas…), opaque (probabiliste) et trop complexe (deep learning à base de réseaux de neurones artificiels) pour expliciter la conclusion. à cet égard, l’explicabilité est le défi actuel du SERi.

L’externalisation de l’exécution des tâches

Le Système d’Externalisation de l’Exécution de tâches (SEE) permet d’agir : du plus simple lorsqu’il s’agit de l’exécution d’une procédure à suivre sans alternative et sans prise de décision, au plus complexe en se basant sur les conclusions d’un ou plusieurs SERi.

Notons qu’il arrive qu’un SEE ne se rende pas compte que la procédure ne peut être exécutée et qu’il y a un problème à résoudre. Des Systèmes d’Externalisation de la Résolution de problèmes (SERp) à base de requêtes de type « POURQUOI ?», le plus souvent formulées en langage naturel, sont alors nécessaires16.
 

Conclusion :
Le Telougou est une connaissance accessible

 
L’exécution de tâches (exécution de procédure, résolution de problèmes) et la prise de décision sont de plus en plus augmentées via les systèmes d’externalisation que sont les SEP, SEC, SERe, SERa, SEI, SERi, SET, SERp.

Ces Systèmes d’Externalisation sont très performants lorsqu’ils sont dédiés aux apprentissages17. Toutefois, leur finalité est leur utilisation ; une finalité qui va à l’encontre de l’intériorisation des savoirs et savoir-faire qu’ils délivrent. Pourquoi apprendre la date de la bataille de Marignan lorsque celle-ci est trouvée en 0,79 secondes dans le contexte de 186.000 résultats. En outre, ces systèmes externalisent nos fonctions mentales via une cognition artificielle qui se révèle efficace (rapidité, puissance…) ; ce qui va à l’encontre d’apprendre à apprendre puisque l’utilisation que nous pourrions faire des connaissances pour percevoir, raisonner et résoudre des tâches est également externalisée.

En résumé, les technologies qui pourraient nous aider à apprendre, qui pourraient aussi apprendre elles-mêmes pour nous aider à apprendre, qui pourraient apprendre comment bien nous faire apprendre, ne le font pas : elles externalisent nos fonctions cognitives et nous les propose en « prothèse mentale ».

Physiquement, physiologiquement, voire biologiquement augmenté, les Systèmes d’Externalisation cognitive augmentent nos processus de prise de décision, nonobstant la confiance et l’éthique. Il s’agit d’une augmentation continuelle qui même si perçue à petit pas, évolue rapidement sous le double effet (i) de la dynamique des itérations « diagnostic – pronostic – évaluation – remédiation » qui permet leur adaptation et (ii) de l’attention portée à la satisfaction de l’utilisateur en se conformant aux critères hiérarchiquement conditionnés (Figure 2) : être utile, accepté, accessible et apprenable et utilisable.

Figure 2. Les critères de l’utilisabilité des Systèmes d’Externalisation de nos savoirs et savoir-faire.

Alors comment faire ? Nous préconisons d’imiter18 nos externalisations pour les intérioriser en se demandant comment ils fonctionnent et surtout comment bien raisonner pour conclure qu’on ne peut pas savoir si le Telougou est, ou n’est pas, une connaissance accessible.
 

L’œil de la revue Third

 
Empiriquement, chacun d’entre nous se rend bien compte que nos rapports au numérique évoluent et que nous sommes dépendants à la technologie. Dans cette contribution, Charles Tijus, Catherine Puigelier et François Jouen mettent des mots sur ce que nous ressentons et nous aident à comprendre l’impact des technologies cognitives sur nos existences.

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1 | Le système de Géolocalisation et Navigation par un Système de Satellites (GNSS) donnera une précision de quelques centimètres. (Retour au texte 1)
2 | Chang, C. Y., Tijus, C., & Zibetti, E. (2015). Les apprentissages à l’heure des technologies cognitives numériques. Administration Education, (2), 91-98. (Retour au texte 2)
3 | Tijus, C. (2018). Après-propos: quoi faire avec le numérique? Enfance, (1), 171-175. (Retour au texte 3)
4 | Puigelier, C., & Tijus, C. (Eds.). (2016). L’esprit au-delà du droit. Pour un dialogue entre les sciences cognitives et le droit. Éditions mare & martin. (Retour au texte 4)
5 | Jouen, F., Puigelier, C., & Tijus, C. (Eds.). (2017). Décision et prise de décision: droit et cognition. Éditions mare & martin. (Retour au texte 5)
6 | L’article 33 de la loi n° 2019-222 du 23 mars 2019 de programmation 2018-2022 et de réforme pour la justice stipule que « les données d’identité des magistrats et des membres du greffe ne peuvent faire l’objet d’une réutilisation ayant pour objet ou pour effet d’évaluer, d’analyser, de comparer ou de prédire leurs pratiques professionnelles réelles ou supposées ». (Retour au texte 6)
7 | Tijus, C. (2007). Catégories légales, catégories naturelles in Le Douarin, N., & Puigelier, C. (2007). Science, éthique et droit. Odile Jacob (pp. 169-190). (Retour au texte 7)
8 | Le Telougou désigne une langue dravidienne du sud de l’Inde ; le mot est choisi le supposant inconnu de la plupart des lecteurs. (Retour au texte 8)
9 | D’autres perceptions peuvent être augmentées : l’audition via la spatialisation du son, le toucher via la vibration ou la résistance de la surface. (Retour au texte 9)
10 | https://www.nationalgallery.org.uk/paintings/paul-delaroche-the-execution-of-lady-jane-grey. (Retour au texte 10)
11 | ICI et MAINTENANT renvoie à la notion de contexte dans la théorie de la cognition située et incarnée : les attributions de signification se font selon la position du corps propre au moment présent. (Retour au texte 11)
12 | https://www.fun-mooc.fr/nws/fun-deploie-le-premier-mooc-pilote-du-projet-eiffe/. (Retour au texte 12)
13 | Qu’est-ce qui certifie que les auteurs de cet article sont eux-mêmes ? (Retour au texte 13)
14 | Pour un comparateur de vols, outre les vols qui ont comme points de départ et d’arrivée, ceux du billet à trouver, ne pas oublier les vols qui ont ces deux points comme escales, et bien évaluer le poids des critères (prix, confort, disponibilité). (Retour au texte 14)
15 | Un comparateur ne devrait pas favoriser un des comparés, intentionnellement ou non. (Retour au texte 15)
16 | Watson, Siri, Alexa, Google assistant sont de tels SERp en continuel développement. (Retour au texte 16)
17 | Tijus, C. (2019). Introduction: les objets SMART pour l’apprentissage. Enfance, (3), 299-307. (Retour au texte 17)
18 | Nadel, J., & Decety, J. (2015). Imiter pour découvrir l’humain. Presses universitaires de France. (Retour au texte 18)

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Sylvie Pierre, Maîtresse de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’Université de Lorraine/Centre de recherche sur les médiations.

 

Avec l’essor de l’internet et des réseaux sociaux, nous assistons à une transformation des comportements et des pratiques sociales. Le monde éducatif n’est pas épargné par ces bouleversements qui représentent des défis majeurs suscitant une mobilisation pour former les citoyens de demain au numérique.

Si les effets du numérique sur l’enfant et son impact dans les apprentissages sont l’objet de controverses, le numérique éducatif s’est installé durablement dans le paysage scolaire. La formation à l’esprit critique constitue dans ce contexte un enjeu citoyen et démocratique crucial.

 

Une question socialement vive

 
L’éducation au numérique est une question sujette à de fortes controverses. Pour beaucoup de ses détracteurs, le numérique constituerait un risque supplémentaire d’accentuation des inégalités sociales car les pratiques numériques, telles qu’elles se développent aujourd’hui chez les jeunes, ne sont pas tournées vers les apprentissages mais principalement vers des pratiques de consommation ou de loisirs. Ainsi, ils se refusent à les voir pénétrer dans les classes et dénoncent un certain nombre de risques comme la surcharge cognitive, la dispersion attentionnelle, ou le renforcement des stéréotypes (par exemple : les préjugés sexistes dans les applications d’intelligence artificielle)1. Ces risques sont d’autant plus forts lorsque les enfants n’ont pas la chance d’être accompagnés par leurs proches et qu’ils n’ont pas les repères culturels ni le recul critique nécessaires, ce qui, d’après les études, concerne avant tout les catégories les moins favorisées de notre société.

Inversement pour les partisans de l’intégration du numérique à l’école, ce dernier argument est une raison majeure pour que le système éducatif prenne en charge la formation des esprits, en faisant évoluer de l’intérieur ses programmes, ses méthodes, ses contenus et ses objectifs, en termes de compétences à faire acquérir aux élèves notamment. Et il y a de fait un vrai danger, si ces repères et ces compétences ne sont pas enseignés à l’école, que la promesse du numérique soit un leurre et creuse toujours plus la fracture sociale mise en évidence par les enquêtes internationales et nationales. Pour C. Becchetti-Bizot, une grande partie des jeunes serait ainsi la proie de manipulations commerciales ou idéologiques de toutes sortes, et ne pourrait en aucun cas bénéficier du potentiel d’émancipation et d’accès à la culture que peut permettre le numérique2. Elle définit dès lors les enjeux auxquels doit faire face l’école aujourd’hui : « Accompagner ces changements plutôt que de les subir, développer de nouvelles stratégies pour instruire, éduquer et préparer tous les élèves à devenir des citoyens libres de la société numérique, poursuivre leur formation et progresser tout au long de leur vie dans un monde incertain, complexe et hyper-connecté, représentent des défis majeurs pour l’école du XXIe siècle »3.

Le numérique n’est certainement pas un instrument spontané d’émancipation et de progrès pour les individus. Il est donc nécessaire que les apprentissages de base, dont celui de la réflexivité soient acquis à l’école, de même que la culture, les codes et l’environnement social qui permettent de les développer. La formation au numérique est un enjeu d’éducation et de formation à une citoyenneté numérique éclairée. Les démarches et comportements liés au numérique demandent ainsi à être explicités et accompagnés par des professionnels capables d’instaurer un climat de confiance et de responsabilité. C’est tout l’enjeu de la formation des enseignants à tous les niveaux.

En France ou ailleurs, les acteurs du monde éducatif se sont massivement saisis de ces questions aidées des nombreux travaux scientifiques4. Pour autant, la réponse éducative à la révolution numérique est encore aujourd’hui loin d’être univoque même si les politiques sont volontaristes5. Ainsi, depuis 2019, un référentiel de compétences numériques – principalement axé sur des savoirs et savoir-faires tels que mener une recherche, partager et publier des données, programmer – constitue un élément essentiel du parcours scolaire, de l’insertion professionnelle et de la vie citoyenne6.
 

Former à l’esprit critique : un enjeu démocratique et citoyen

 
Une chose est certaine : nous sommes interpellés par l’ampleur et la vitesse d’un changement, de sorte que la seule approche par les « compétences » est nécessaire mais ne suffit probablement pas, tant les enjeux sont cruciaux. Si le numérique fait désormais partie de notre quotidien, l’augmentation de nos capacités cognitives par la connexion avec des machines, elles-mêmes de plus en plus intelligentes, ne risque-t-elle pas de modifier irrémédiablement l’être humain, de gommer sa diversité et de ruiner sans appel sa liberté ? En d’autres termes, la perfectibilité qui définit l’humain ne serait-elle pas ambivalente, comme l’a écrit JeanJacques Rousseau, en lui donnant un pouvoir à deux facettes : celui de s’améliorer et celui de se dégrader ?

Les firmes sponsorisées par Google, à la pointe du progrès, ont racheté la quasi-totalité des entreprises de robotique. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) ont investi massivement dans l’intelligence artificielle. D’énormes enjeux économiques se situent en arrière-plan. Après l’espoir suscité par les possibilités offertes par le web (cf. la déclaration d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en 1996)7, ses contenus sont de plus en plus privatisés, régis par des logiques marketing, des normes discutables, des lois qui portent atteinte aux libertés. Ce monde hyperterritorialisé est sous le contrôle de quelques multinationales difficilement contrôlables. Les réseaux sociaux peuvent ainsi constituer des lieux d’expression antidémocratiques visant à attaquer la liberté d’expression, la dignité humaine et plus grave, la démocratie et les valeurs républicaines.

Tout ceci crée un modèle de civilisation fondé sur une organisation algorithmique de la société, ce qui aboutit à dessaisir les individus de leur pouvoir de décision. Les transhumanistes défendent même l’idée selon laquelle l’intelligence humaine jointe aux réseaux informatiques pourrait déboucher sur une intelligence plus puissante que celle de ces réseaux ou de l’homme lui-même, « concept plus religieux que scientifique, pour tenter d’aller au-delà de la mort », comme l’a fait remarquer le président du comité d’éthique du CNRS, Jean-Gabriel Ganascia8.

Le progrès n’est donc pas que technique. Il passe par un projet culturel et éducatif, par un travail de l’individu sur lui-même dans le but de s’améliorer. En comparaison, l’Homme que nous propose le courant idéologique qu’est le transhumanisme est désincarné, réduit à la technologie. Il n’est plus question d’épanouissement personnel, mais d’amplification des fonctions physiologiques et intellectuelles, voire de leur multiplication. La société en tant que telle est totalement oubliée. Cette orientation est conforme à l’organisation néolibérale de la société, réduite à la somme des individus. Elle va exalter la responsabilité personnelle et cultiver la libre entreprise pour son propre compte.

Dans un cybermonde où les valeurs individuelles mépriseraient le collectif, sauf pour en tirer puissance, ce que nous nommons morale, pourrait ne plus avoir de signification. Face à cette évolution que certains nous disent inéluctable, il est nécessaire d’interroger sur ce que le numérique risque de causer à notre civilisation. Ce qui ne signifie pas refuser le progrès mais l’évolution impose de le gérer en fonction des valeurs humanistes et d’une ambition morale qui fait la grandeur de l’humanité. Dans ce contexte, former à l’esprit critique constitue un enjeu crucial pour les citoyens de demain.
 

L’esprit critique : vers une construction progressive d’un esprit éclairé

 
La question de la formation à l’esprit critique chez les jeunes n’est pas nouvelle dans le système d’enseignement français car depuis Condorcet, l’école a toujours cherché à accroître la part du rationnel et du raisonnable dans la société.

Si le contexte et la nature des risques ont changé, l’école conserve la même ambition : former les élèves à penser librement et permettre la construction progressive d’esprits éclairés, autonomes et critiques capables à résister à toutes formes d’emprises.

Certes, le numérique offre des opportunités d’apprendre de manière autonome, d’être créatifs, de coopérer et d’interagir. Mais pour que tous les individus puissent en bénéficier, quelles que soient leurs origines sociales et culturelles, il faut les accompagner, dès le plus jeune âge, et tout au long de leur parcours, dans la découverte et l’appropriation de ces nouveaux environnements et les amener à en comprendre les enjeux. Dès l’école primaire, ils doivent être mis en situation d’apprendre, de créer et de comprendre le monde avec ces instruments, d’en saisir les mécanismes et les logiques sous-jacents. Pour de nombreux experts du numérique, et notamment ceux du CNNum9, « l’enjeu n’est pas tant de prouver qu’avec le numérique les élèves vont mieux ou moins bien réussir mais de s’interroger plutôt sur la place que le numérique peut ou doit avoir au sein d’une école du XXIème siècle dont l’ambition est de construire une société plus juste, plus émancipatrice, en un mot plus républicaine ». Il s’agit donc bien d’un enjeu d’éducation : dégager les lignes de force « d’une école juste, solidaire et créative, répondant aux caractéristiques du monde numérique, un monde numérique qui n’est pas une option, qui est le monde actuel ». Cette conception était déjà celle de John Dewey, pour qui la capacité à s’adapter et à prendre sa place dans un monde en constante transformation constituait un objectif majeur de l’éducation : « faute de quoi, [les élèves] seront écrasés par les transformations dans lesquelles ils seraient pris sans en apercevoir ni la portée ni les relations »10.

L’esprit critique est « à la fois un état d’esprit et un ensemble de pratiques qui se nourrissent mutuellement »11. En effet, l’esprit critique n’est jamais un acquis en particulier dans l’univers numérique. Il est une exigence, toujours à actualiser. Il naît et se renforce par des pratiques, dans un progrès continuel : on ne peut jamais prétendre le posséder parfaitement et en tous domaines, mais on doit toujours chercher à l’accroître.

L’esprit critique s’applique au numérique par définition diffus, morcelé et complexe voire irrationnel. Les fake news en sont un exemple12. Il s’agit de savoir identifier et comprendre la signification des informations mensongères fabriquées par des individus, des mouvements ou des puissances étrangères que les réseaux sociaux permettent de diffuser à grande échelle, sans participer volontairement ou à son insu à leur diffusion. Il s’agit de développer des compétences de recherche, de sélection et d’interprétation de l’information, ainsi que de l’évaluation des sources et des contenus, de sorte à distinguer les interprétations validées par l’expérience, les hypothèses, les opinions face aux croyances. Mais, la formation doit aussi permettre une compréhension des logiques des réseaux et des phénomènes informationnels dans toutes leurs dimensions : économique, sociétale, technique, éthique. Cette formation à l’esprit critique s’inscrit ainsi dans une dynamique, un processus de transformation de l’individu sur le temps. Ce processus vivant s’achève une fois que l’ensemble des connaissances, compétences et attitudes ainsi que l’accès, l’évaluation, l’utilisation, la production et la communication de contenus numériques ont été assimilés. Mais s’achève-t-il réellement à l’âge adulte tant le numérique nécessite en permanence lucidité et vigilance ?

Les méthodes pour éduquer à l’esprit critique sont actives (débats, projets…) puisque ce sont les pratiques qui nourrissent les attitudes. Les enseignant.e.s doivent avant tout prendre en compte les représentations des élèves et partir de leurs pratiques réelles, en prenant le temps de dialoguer avec eux pour cerner la réalité de leur culture numérique. Le questionnement des imaginaires et des émotions fait partie des démarches à mettre en œuvre car les manipulations, par exemple, naissent de représentations collectives qui préexistent à leur naissance.
 

Conclusion

 
Il convient d’envisager le concept d’éducation par et au numérique comme un concept large et ambitieux qui porte en lui une dimension civique propre. Cette éducation se donne comme objectif « de permettre aux élèves d’exercer leur citoyenneté dans une société de l’information et de la communication, former des cybercitoyens actifs, éclairés et responsables de demain »13. Cet enjeu est essentiel pour que chaque individu puisse trouver sa place dans le monde actuel, mais il concerne également notre devenir collectif.
 

L’œil de la revue Third

 
La thématique de l’esprit critique face à la masse d’informations dans laquelle le numérique nous plonge nous paraît essentielle : l’article de Sylvie Pierre nous permet de saisir toute l’importance qu’il y’a d’entretenir des méthodes éducatives qui nous permettent de prendre du recul face à l’information qui nous est proposée.

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1 | Rapport Unesco, Améliorer l’égalité des genres dans le numérique et éliminer les stéréotypes dans l’intelligence artificielle, 17 mai 2019 : https://en.unesco.org/EQUALS. (Retour au texte 1)
2 | Becchetti-Bizot C. 2017, « Repenser la forme scolaire à l’heure du numérique. Vers de nouvelles manières d’apprendre et d’enseigner », Rapport n° 2017-056, p.6 : https://education.gouv.fr. (Retour au texte 2)
3 | Op. cit., p.1. (Retour au texte 3)
4 | De nombreuses études et observations sont menées dans plusieurs disciplines comme les neurosciences, la psychologie et les sciences cognitives, les sciences de l’éducation mais aussi les sciences de l’information, l’informatique et ses applications (earning analytics, e-learning ou machine learning notamment). (Retour au texte 4)
5 | Voir la Loi n°2013 595 du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République et le décret n°2019-919 du 30 août 2019 relatif au développement des compétences numériques. (Retour au texte 5)
6 | Le cadre de références des compétences numériques CRCN)(https://cache.media.eduscol.education.fr/file/CRCNum/57/0/Document_accompagnement_CRCN_1205570.pdf) est inspiré du cadre européen. (Retour au texte 6)
7 |(https://cache.media.eduscol.education.fr/file/CRCNum/05/1/webdigcomp2.1pdf_(online)_1154051.pdf). https://www.eff.org/cyberspace-independence. (Retour au texte 7)
8 | Ganascia, J-G. 2017. Le Mythe de la singularité, Paris : Seuil. Coll. Sciences ouvertes. (Retour au texte 8)
9 | Le Conseil national du numérique a publié en octobre 2014 un rapport intitulé Jules Ferry3.0, bâtir une école créative et justice dans un monde numérique, lequel contient 40 recommandations qui mettent en questions le modèle actuel d’organisation de l’école : http://cnnumerique.fr/education-2/. (Retour au texte 9)
10 | Dewey, J (2011), Démocratie et éducation, Paris : Armand Colin. (Retour au texte 10)
11 | https://eduscol.education.fr/cid107295/former-l-esprit-critique-des-eleves.html. (Retour au texte 11)
12 | « Fake news et post-vérité : 20 textes pour comprendre et combattre la menace » : https://theconversation.com/fake-news-et-post-verite-20-textes-pour-comprendre-et-combattre-la-menace-97807. (Retour au texte 12)
13 | Loi n°2013-595 du 8 juillet 2013, op. cit. (Retour au texte 13)

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Dorie Bruyas, directrice de l’association Fréquence écoles, co-présidente de la fondation Ldigital et co-fondatrice du Hub pour l’Inclusion Numérique en Auvergne Rhône-Alpes (HINAURA).

 

Le baromètre 2019 du Numérique produit par le Credoc confirme ce que nous savions déjà, le taux de pénétration d’internet est extrêmement important : 88% des plus de 12 ans sont des internautes et les modes de connexion continuent à évoluer vers toujours plus de mobilité, puisque le smartphone est aujourd’hui la première interface de connexion.

L’époque semble ainsi être désormais à la généralisation de la dématérialisation, à l’individualisation des machines chacun.e son écran -, à la personnalisation des contenus, aux super-héros, aux images, aux vidéos, à l’incroyable diversité des médias, à la décentralisation et, paradoxalement, à l’émergence de conglomérats numériques, aux envies de déconnexion ou à la prise de conscience de l’impact écologique de nos usages numériques. Dans ce contexte, il est nécessaire de développer l’éducation aux médias numériques.

 

Les parents et les médias numériques : gérer des injonctions contradictoires

 
Après une décennie durant laquelle une grande majorité des adultes semblaient dubitatifs quant à ces nouveaux outils et tentés par un contrôle restrictif des utilisations par les enfants comme les adolescents, nombreux sont ceux qui désormais considèrent avec beaucoup d’intérêt le rôle éducatif du numérique dans le développement des compétences techniques et sociales des jeunes. Ce glissement d’une posture circonspecte vers une approche positive est particulièrement marqué chez certains professionnels : enseignants, médiateurs, animateurs, cherchent à se saisir du numérique pour faciliter les échanges et apprentissages en exploitant les formats qui savent susciter et retenir l’attention de leur public. Pendant que certains des acteurs de l’éducation et de la pédagogie s’ouvrent progressivement à ces questions et tentent de construire des parcours adaptés, les parents subissent, eux, des injonctions contradictoires.

Peu ou pas du tout au fait de la nature des activités et des interactions en ligne de leurs enfants, les parents sont en effet, de leur côté, incités à appliquer un « principe de précaution » mis en œuvre de façon absolue et sans tenir compte des spécificités des environnements numériques. Bombardés de discours alarmistes, mécaniquement plus faciles à appréhender que des propos plus nuancés, les parents cherchent la posture qui leur permettra de conjuguer la réalité des pratiques et l’impératif de sécurisation de leurs enfants. Les professionnels qui rencontrent les parents et échangent avec eux sur ces sujets le constatent : la confusion est désormais totale entre « parents responsables » et « parents inquiets ». Pour les parents les moins à l’aise dans les mondes numériques, ces inquiétudes s’appliquent en outre aux données qu’ils peuvent facilement évaluer, c’est-à-dire celles mesurant les aspects quantitatifs (temps d’écran, code de sécurité en ligne PEGI, âge limite) plutôt que qualitatifs.
 

Individualiser l’encadrement de l’utilisation des médias numériques

 
Après avoir cherché à produire un discours généraliste pour simplifier l’encadrement des usages numériques des jeunes, il est désormais indispensable d’aborder ces questions de manière plus précise, pour adresser précisément les besoins et limites à fixer en fonction du développement des enfants.

Bien souvent, c’est la relation que les jeunes enfants entretiennent avec ces fameux écrans qui semblent le plus revenir dans les conversations. Et certainement, pour plusieurs raisons. Du fait de leur immaturité, les plus jeunes d’entre nous doivent être protégés, encadrés et accompagnés. Alors, évidemment, ces nouveaux usages interpellent les adultes, puisqu’ils semblent fasciner le jeune public qui éprouve de grandes difficultés à se séparer des écrans, à vivre des expériences jugées significatives, à résister à la pression des modèles et représentations suggérées dans ces productions médiatiques. Face à toute pratique qui l’enthousiasme, l’enfant a besoin d’apprendre la régulation, d’échanger avec des adultes sur ce qui l’intéresse et certainement de découvrir des activités variées qui sollicitent l’intégralité de ses sens. Ainsi, l’usage des médias et des dispositifs numériques interactifs n’est pas une fin en soi et ne pourrait être une activité unique, décorrélée de la relation parentale ou du cadre éducatif proposé par un adulte. Jouer à des jeux vidéo, regarder des dessins animés, ne s’oppose pas à courir dehors, organiser un épervier, lire des livres, chanter des chansons, manipuler des objets…

Car si l’âge est une donnée factuelle bien tentante pour piloter la progressivité des usages accessibles aux enfants, pré-adolescents et adolescents, ce sont en fait les compétences psychosociales et techniques des enfants qui devraient servir d’étalon pour évaluer le niveau d’autonomie et de liberté qu’il est souhaitable de leur accorder.

Pour utiliser intelligemment un média social, ce n’est pas 13 ans qu’il est important d’avoir, mais plutôt la capacité à distinguer ce qui peut être dit dans un environnement familial et amical de ce qui peut être affiché en ligne pour être vu par des personnes dont on n’est pas certain de l’identité et des intentions. Certain.es en seront capables à 10 ans, d’autres pas avant leur quinzième année… Il est urgent de remplacer « quels temps d’écran pour mon fils ? » par « quels usages proposer à mon fils de [X] ans, plutôt timide mais maîtrisant aussi bien la syntaxe que le second degré ? ».

Les adolescents font, de leur côté, un usage bien différent des outils numériques. à l’âge où les relations amicales sont essentielles, l’adolescent vit son smartphone comme une interface qui lui permet d’être ici et ailleurs, installé confortablement sur le canapé familial et de rester en lien avec ses copains qui lui sont si chers. Nous préférons penser que dans ce jeu médiatique, l’adolescent développe son autonomie, maintient ses attaches et construit sa sociabilité. Penser qu’un adolescent d’une quinzaine d’année n’a besoin d’exister qu’au sein de sa famille est une vision étrange de la construction de la jeunesse. Car l’adolescence peut être considérée comme un sas entre l’enfance, avec le besoin de sécurité et de valorisation qui s’y rattache, et l’âge adulte, qui réclame une valorisation méritée et argumentée de la part de pairs susceptibles également de dévalorisation. Dès le collège, l’adolescent se situe dans un moment de recherche de soi et de constitution de son identité propre, en s’appuyant sur le regard de l’autre, comme le signale nombre des travaux sociologiques menés sur la jeunesse. Pour Olivier Galland, par exemple, les jeunes apprennent durant cette période à se situer dans les relations interpersonnelles et à faire l’apprentissage de leur identité. L’utilisation des médias numériques contribue conséquemment à cet apprentissage.
 

Jouer à Fortnite et apprendre à grandir

 
Quand un adolescent joue à Fortnite, il fait bien plus qu’appuyer sur des boutons, il interagit avec d’autres, tente de s’intégrer voire de se faire remarquer, il élabore des stratégies pour gagner. En parallèle, il est mis sous pression, acteur d’une mécanique volontairement frustrante, qui cherche à mobiliser toujours plus son attention. Les adultes doivent ainsi accomplir une double mission : comprendre ce qui est en jeu, les stratégies développées, discuter avec lui des émotions qu’il ressent, des joies comme des frustrations qu’il vit, mais aussi expliquer les modèles de rentabilité du jeu, la manière dont il gagne de l’argent en faisant tout pour que l’adolescent achète des personnages supplémentaires, des éléments de différenciation ou des produits dérivés. Et pourquoi pas, discuter de ce qu’est un Mortal Combat, de la catharsis et de ce goût pour la violence et la domination ? Cet objet culturel devient un espace éducatif à part entière qui permet de découvrir et de discuter de nos valeurs.

Enfin, c’est aussi l’occasion de l’apprentissage de la régulation face à une société de l’abondance. Le jeu ne s’arrête jamais, mais eux peuvent apprendre à choisir, à apprécier les moments sans tomber dans une boulimie inquiétante.
 

Une injustice criante dans l’accompagnement de la jeunesse

 
Évidemment, il serait injuste de considérer que tous les enfants et adolescents réagissent de la même manière à ces interactions. On ne met pas les mêmes enjeux dans une relation en fonction de son âge, de l’intérêt qu’on trouve à ce que l’on fait, de sa passion, de l’heure de la journée, de ce qu’il se passe autour de nous… Sans compter que les usages problématiques des écrans sont à corréler avec d’autres difficultés, sociales et psychologiques. Il existe de nombreuses lignes de fracture entre parents inquiets / paralysés et parents inquiets / proactifs. Les plus aisés sont globalement moins effrayés par un monde qui les choit, tandis que les plus diplômés semblent globalement moins effrayés par un monde qu’ils savent analyser et déconstruire. Sans compter que l’éducation aux médias et au numérique n’échappe que très peu aux phénomènes de reproduction sociale. Les usages communicationnels et numériques qu’avaient les adultes avant de devenir parents influencent leur perception des pratiques de leurs enfants. Ceux qui ont joué sur les premières consoles ou ordinateurs connaissent la valeur et les travers possibles de ces pratiques. Ceux qui, pour des raisons sociales, culturelles ou économiques, n’ont pas utilisé ces outils lors qu’eux-mêmes étaient jeunes, sont dénués des références. Pour ne pas avoir éprouvé la difficulté qu’il peut y avoir à cesser une activité stimulante, ils ne comprennent pas pourquoi leurs enfants rechignent à lâcher smartphones et manettes. Ce manque d’expérience rend, assez généralement, leur position moins nuancée : soit très permissive, soit très restrictive.

Enfin, ces parents sont en outre les principales victimes, et les premiers vecteurs, de ce péché originel de l’éducation aux médias qu’est le concept de digital natives. Souhaitant de toutes leurs forces que leurs enfants soient plus éclairés qu’eux-mêmes sur ces sujets, ils en viennent à confondre appétence et maîtrise du numérique. Ils assimilent ainsi l’absence d’appréhension qu’ils peuvent voir chez leurs enfants avec la compréhension des tenants et aboutissants des outils tangibles (smartphone, ordinateur, tablettes) et numériques (logiciels / applications, médias sociaux) qu’ils utilisent, parfois, de façon décomplexée. Mais cette aisance apparente n’est que le signe de l’immaturité propre à la jeunesse, et non d’un hypothétique sixième sens numérique qui aurait été miraculeusement accordé à ceux nés après l’an 2000. Les digital natives n’existent pas. Ce terme ne désigne qu’une cible marketing sur-mesure, comme le fût un temps la proverbiale ménagère de moins de 50 ans.

Le concept de digital natives mérite d’être combattu, car il implique deux alternatives également néfastes :

– survaloriser les compétences d’enfants et d’adolescents par définition incapables de formuler leurs faiblesses ;

– démobiliser des parents et adultes réfractaires au numérique en leur permettant de répéter que les jeunes maîtrisent mieux ces outils qu’eux-mêmes, se dédouanant ainsi d’une possible intervention éducative.
 

Se préparer aujourd’hui à un monde connecté

 
Aujourd’hui, l’éducation aux médias numériques semble être la réponse à apporter, permettant de développer, chez les jeunes et les adultes, une consommation lucide et de bénéficier pleinement des opportunités offertes par la société de l’information. Car il paraît nécessaire de se préparer à ce monde très médiatique et très connecté. L’éducation aux médias numériques est transverse et développe la capacité à faire des choix : éduquer à l’information ; éduquer aux images et aux représentations ; comprendre le pouvoir des algorithmes ; saisir les enjeux des modèles économiques des plateformes auxquelles nous contribuons ; apprendre à produire des contenus…

Or, il va nécessairement falloir accompagner cette transformation, en transmettant la sociologie des usages médiatiques et numériques d’une part à quels besoins ils répondent, quelles pratiques pré-numériques ils remplacent, quels savoir-être ils mobilisent… et en développant aussi des compétences de médiation numérique (c’est-à-dire, des compétences permettant de diffuser l’apprentissage de la compréhension et de la maitrise des outils technologiques et plus généralement de développer une culture numérique pour tous), en lien avec les référentiels de compétences numériques1.

Fréquence écoles, en tant qu’association d’intérêt général, cherche à développer ce projet depuis près de 20 ans. Comment donner le pouvoir aux consommateurs que nous sommes, comment développer notre capacité à faire des choix éclairés, comment influencer l’internet de demain ? Une équipe de professionnels des médias et du numérique s’est lancée au cœur de la capitale des Gaules, dans ce combat pour l’émancipation et la capacitation. Le projet ? Penser la place du numérique dans nos vies, sans technophilie, ni technophobie, en cherchant à produire des dispositifs conçus pour accompagner tous les publics, en misant sur l’explicitation plutôt que la préconisation. Notre projet est clair. Le développement du numérique peut être une fantastique opportunité, qui doit pouvoir bénéficier au plus grand nombre et qu’il nous faut développer aujourd’hui de manière responsable.
 

L’œil de la revue Third

 
L’omniprésence grandissante du numérique dans notre société n’est plus contestable. Dorie Bruyas, qui œuvre au quotidien pour le développement d’une culture numérique, attire notre attention sur la nécessité de tous – enfants comme adultes – nous former à l’utilisation des médias numériques, pour en conserver la maîtrise et en faire un atout.

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1 | Le Ministère de l’éducation Nationale a créé Pix, « startup d’Etat » pilotée par la Mission Société Numérique, qui opère un service public en ligne pour évaluer, développer et certifier ses compétences numériques. (Retour au texte 1)

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Serge Tisseron, Psychiatre, docteur en psychologie, membre de l’Académie des technologies, créateur des « balises 3-6-9-12 », et président de l’association 3-6-9-12 : www.3-6-9-12.org.

 

Les écrans proposent à notre attention des produits aussi attractifs pour notre cerveau que le sont les barres chocolatées et les sodas pour notre palais. Mais plus les enfants passent de temps devant les écrans et moins ils en ont pour les jeux créatifs, les activités interactives et d’autres expériences cognitives sociales fondamentales.

Pour autant, il ne faut pas diaboliser les écrans qui font partie intégrante de notre quotidien et qui, bien utilisés, peuvent constituer des outils efficaces pour l’apprentissage et le développement. C’est pourquoi il est essentiel de cadrer les temps d’écran à tout âge et d’éduquer nos enfants au numérique.

 

Avant 3 ans : une exposition à bannir

 
Des compétences telles que le partage, l’appréciation et le respect des autres, qui sont des acquisitions enracinées dans la petite enfance, s’en trouvent menacées1. Il s’agit notamment de l’acquisition du langage, du développement des capacités d’attention et de concentration, de la capacité d’identifier les mimiques de ses interlocuteurs, qui ne peut s’acquérir que dans des contacts en face à face, des capacités motrices, notamment dans le domaine de la motricité fine, et d’un défaut d’agentivité, c’est-à-dire de la capacité de se constituer en acteur du monde : les enfants ayant grandi avec les écrans sont globalement moins autonomes, moins persévérants et moins habiles socialement, ce qui augmenterait le risque d’être constitué en victime ou en bouc émissaire par les camarades de classe à l’âge de dix ans2. Parallèlement, de plus en plus d’études montrent les effets problématiques de l’utilisation par les parents de leur smartphone en situation de communication avec un jeune enfant, notamment un risque accru d’accident (l’enfant cherchant à accaparer l’attention de son parent par tous les moyens possibles) et un moindre soutien éducatif mis en corrélation avec des troubles comportementaux chez l’enfant3.
 

Après 3 ans : une utilisation sélective et accompagnée

 
Lorsque l’enfant grandit, les avantages et les inconvénients des écrans dépendent évidemment du temps passé, mais aussi du choix des programmes et de l’accompagnement parental. Celui-ci est particulièrement important pour inviter les enfants à mettre des mots sur ce qu’ils ont vu, développer leurs compétences narratives et leur capacité d’analyse. Les dangers qu’ils présentent sont d’abord liés à la façon dont ils empiètent sur d’autres activités, notamment le temps de sommeil, avec des conséquences problématiques sur la mémorisation, l’humeur, les capacités d’attention et de concentration, l’alimentation, et bien entendu les performances scolaires4. Les jeux vidéo peuvent aussi encourager la fuite du réel, l’écran fonctionnant comme une « potion d’oubli », et les réseaux sociaux peuvent aggraver un sentiment de solitude avec un risque accru de dépression. Dans ces situations, une réduction contrainte du temps d’écran a peu de chances de réussir. L’important est de comprendre le problème sous-jacent. Son usage pathologique correspondrait à une fuite face à une situation réelle vécue comme insurmontable.

S’ajoutent en outre à ces problèmes généraux ceux qui sont liés aux contenus : le risque de surexposition de soi et de harcèlement, le risque d’être exposé à des contenus problématiques tels que violences extrêmes et préjugés sexistes. Pourtant, l’utilisation par les adolescents de leurs outils numériques semble avoir des effets surtout positifs5.
 

Éduquer les enfants au bon usage des écrans : une mesure sociale

 
Si les risques nés d’une surexposition ou d’une mauvaise exposition aux écrans existent pour tous les jeunes utilisateurs, les enfants de milieu social défavorisé semblent plus menacés6. Mais la question reste ouverte de savoir si c’est l’exposition aux écrans qui est un problème (du fait de ce que serait leur toxicité propre en termes d’invitation à la passivité et d’images rapides et très colorées invitant au « zapping intérieur ») ou bien un manque d’attention au jeu, au corps et aux interactions de la part des parents. Le manque de personnes disponibles pour les interactions sont souvent associées à des conditions socioéconomiques défavorisées. Observer ce qui se passe lorsque des alternatives aux écrans sont disponibles est essentiel. C’est pourquoi la prévention devrait relever de mesures sociales (accès aux loisirs, à des espaces de jeux collectifs, etc.) autant que de campagnes d’éducation.
 

Les écrans à l’école : enseigner une véritable culture du numérique

 
L’introduction d’écrans dans les établissements scolaires obéit à cette logique, mais faute d’une formation rapide des enseignants, ils risquent d’être devenus obsolètes le temps que les professeurs soient en mesure de s’en servir. Mieux vaut partir de l’idée d’adapter l’enseignement à ce que nous savons des élèves et de leurs particularités. L’autonomie de l’enfant, sa curiosité et son adaptabilité doivent guider tous les projets. Dans cette logique, le numérique ne doit pas cacher d’autres impératifs, même s’il a une place essentielle à prendre.

Les enseignants ont aujourd’hui de nouveaux moyens pour relancer l’attention de leurs élèves, en construisant leurs cours de façon non linéaire, comme une succession de moments. Par exemple en sondant rapidement l’état des connaissances des élèves sur un sujet, en demandant à ceux qui le connaissent mieux de l’expliquer, en utilisant un extrait de jeu vidéo ou d’émission de télévision pour (re)lancer une question ou un problème, en invitant deux élèves qui semblent avoir un point de vue différent à le défendre, etc.

Pour préparer les enfants au monde de demain, le premier axe à privilégier est l’information. Elle doit comporter quatre aspects complémentaires :

1. Il est essentiel que les enfants, dès l’école primaire, soient invités à comprendre le fonctionnement du numérique, et aussi leur propre fonctionnement face aux écrans. S’agissant de l’enseignement du numérique, Pierre Léna en a tracé les grands axes : enseignement de l’histoire des machines (à commencer par la machine à calculer de Pascal), des algorithmes, du langage de programmation (à commencer par « Scratch », disponible gratuitement sur Internet), et des lois de l’information.

2. Parallèlement, les enfants gagneront à être sensibilisés à l’influence des écrans sur eux. C’est l’objectif du livret pédagogique Le Cerveau, les écrans et l’enfant que La Main à la pâte a conçu pour les élèves du primaire, et qui a été lancé en janvier 2013.

3. Cette éducation portera aussi sur les devoirs et les droits sur internet, notamment le droit à l’intimité, le droit à l’image, et les trois règles de base qui régissent Internet : tout ce qu’on y met peut tomber dans le domaine public, tout ce qu’on y met y restera éternellement, et tout ce qu’on y trouve est sujet à caution et ne doit pas être cru avant d’avoir été confronté à d’autres sources.

4. Enfin, il est essentiel d’expliquer dès sept ans les modèles économiques et marketing d’Internet : jeux vidéo, Facebook, Google, Skype, Youtube, etc. Car il y aurait un grand risque à leur laisser croire que les services – bien réels qu’ils nous rendent sont sans contrepartie, autant dire « gratuits ». L’éducation doit les sensibiliser au fait qu’Internet est aussi un gigantesque marché dans lequel les jeunes représentent, en tant qu’utilisateurs, une source de revenus dont on cherche à tirer parti par des moyens parfois douteux.

 

Adapter l’enseignement aux changements des élèves : augmenter l’école grâce au numérique

 
Les élèves ont changé, les enseignants doivent le faire aussi. La nouvelle culture des écrans introduit en effet plusieurs changements majeurs dans le fonctionnement des nouvelles générations : les enfants y apprennent de plus en plus tôt à jouer avec plusieurs identités ; ils s’engagent en parallèle dans la résolution collective des tâches et la valorisation de leurs expériences les plus personnelles ; ils créent leurs propres images ; ils valorisent les apprentissages intuitifs parallèlement à l’intelligence hypothético-déductive ; et ils établissent une relation de plus en plus intime avec les machines. Chacune de ces particularités peut être exploitée par l’institution scolaire. D’autant plus qu’elles sont congruentes avec ce que nous savons aujourd’hui du corps, des sens, et des huit formes complémentaires d’intelligence dont dispose tout être humain.

De la même façon que la culture numérique oblige à repenser les manières de faire travailler les élèves, la variété des outils que les élèves ont maintenant à leur disposition oblige à repenser la spécificité de chacun. Ce serait en effet une erreur grave que de vouloir utiliser les écrans pour apprendre mieux ou plus vite ce que les livres ont toujours permis d’apprendre. D’autant plus que si le numérique peut apporter beaucoup, on s’y perd facilement si on n’a pas développé des qualités traditionnelles associées à la culture du livre comme la compétence narrative et la capacité d’autorégulation. C’est en prenant en compte ce que le numérique apporte de spécifique qu’il devient possible de fonder une complémentarité de la culture du livre et de celle des écrans. Les outils numériques ont un inconvénient majeur : ils ne permettent pas de construire les possibilités narratives, En revanche, ils ont deux atouts importants : ils peuvent s’adapter à chaque élève et ils favorisent les deux composantes de la motivation intrinsèque : la sécurisation et l’innovation. Mais à condition de ne pas confondre dispositif d’enseignement et processus d’apprentissage.

Dans un dispositif d’enseignement, l’élève est invité à augmenter ses connaissances et ses performances. Dans un processus de formation, il est invité à s’identifier à l’enseignant, à sa curiosité et à sa créativité. Grâce aux technologies numériques, l’élève peut travailler à son rythme, aux moments où il le souhaite, en trouvant dans chaque discipline un niveau de difficultés adapté à ses compétences. En outre, s’il le désire, il peut s’appuyer sur un tuteur virtuel qu’il peut à tout moment convoquer et consulter. Les espaces numériques favorisent aussi ce qu’on appelle la motivation d’innovation (chacun prend d’autant plus de plaisir à une tâche qu’il y construit son propre parcours personnel) et la motivation de sécurisation : les logiciels ne jugent pas et ne condamnent pas, et permettent à l’apprenant de se constituer une véritable « feuille de route » dont il peut visualiser les étapes à chaque moment, et pas seulement dans le domaine des connaissances acquises. Mais en même temps, l’élève a besoin d’une relation vivante avec un enseignant qui valorise ses possibilités, et auquel il peut s’identifier dans une relation dynamique et créatrice aux savoirs. Parce que les émotions et l’accompagnement bienveillant sont au cœur des apprentissages, l’école ne doit pas « s’adapter » au numérique, elle doit s’augmenter avec le numérique.
 

Conclusion

 
Nous voyons que la technologie ne suffira pas à changer l’école, mais qu’en même temps, dans ce changement, le numérique a sa place. Il ne peut pas à lui seul résoudre la crise que vit l’éducation nationale depuis plusieurs années, mais il n’est pas non plus le « cache misère » que brocardent certains. Ne confondons pas mauvais usages du numérique et possibilités du numérique, et n’abandonnons pas les secondes sous prétexte de nous débarrasser des premiers. Le numérique est un outil, pas une baguette magique. Bien utilisé, il permet d’intégrer des enfants handicapés dans le circuit normal, de remotiver certains élèves, de développer la motivation intrinsèque, d’effectuer des retours d’expériences qui confortent la motivation initiale, et de favoriser l’auto-évaluation. N’attendons pas de la technologie plus que ce qu’elle peut donner, mais explorons tout ce qu’elle peut apporter. La culture du livre et celle des écrans sont chacune des sources possibles d’apprentissage et de développement. Et l’encouragement des bonnes pratiques – et notamment des pratiques partagées et / ou créatrices – est la meilleure façon de s’opposer aux pratiques problématiques. Il s’agit donc moins d’interdire l’attachement nouveau et irrépressible aux écrans que de l’utiliser pour un usage intelligent et éducatif.
 

L’œil de la revue Third

 
Peu de sujets suscitent autant de débats que l’exposition des enfants aux écrans. Serge Tisseron nous explique pourquoi il ne faut pas diaboliser les écrans et nous livre un guide pratique pour accompagner l’utilisation progressive et positive des écrans par les enfants.

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1 | Tisseron, Serge, 3-6-9-12. Apprivoiser les écrans et grandir, Toulouse, érès, 2019 [2013]. Et aussi : Tisseron, Serge, Les Dangers de la télé pour les bébés, Toulouse, érès, 2018 [2009]. (Retour au texte 1)
2 | L.S. Pagani, F. Lévesque-Seck and C. Fitzpatrick, « Prospective associations between televiewing at toddlerhood and later self-reported social impairment at middle school in a Canadian longitudinal cohort born in 1997/1998 », Psychological Medicine, Page 1 of 9. © Cambridge University Press, 2016. (Retour au texte 2)
3 | McDANIEL BT, RADESKYJS, Technoference : Parent Distraction With Technology and Associations With Child Behavior Problems, Child Development 2018 Janv/Feb; 89(1) : 100-109. (Retour au texte 3)
4 | https://www.anses.fr/fr/content/led-et-lumière-bleue. (Retour au texte 4)
5 | Grandir dans un monde numérique : mieux protéger les enfants dans un monde numérique en améliorant l’accès des plus défavorisés à Internet.https://www.unicef.fr/contenu/espace-medias/grandir-dans-un-monde-numerique. (Retour au texte 5)
6 | Gassama M,Bernard J, Dargent-Molina P,Charles MA. Activités physiques et usage des écrans à l’âge de 2ans chez les enfants de la cohorte Elfe. Analyse statistique et
rapport préparés à la demande de la Direction Générale de la Santé, décembre 2018. (Retour au texte 6)

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Entretien avec Sabine Duflo, psychologue clinicienne et thérapeute familiale, spécialiste des écrans, fondatrice du collectif « surexposition écrans » (CoSE).

 
Third (T) : Pourquoi les écrans fascinent-ils autant les enfants ?

 
Sabine Duflo (SD) : Tout le monde est fasciné par les écrans : les enfants, les bébés mais aussi les chats, les chiens. En tant que mammifère, nous sommes naturellement attirés par tout ce qui bouge, ce qui brille et qui émet des sons. C’est un mécanisme qui vient de la nécessité d’identifier les modifications dans notre environnement immédiat, et ce dans un but de survie.

Les écrans fascinent car ils stimulent très fortement une compétence innée : l’attention réflexe. Dès que je perçois un bruit, une lumière, du mouvement, je ne peux faire autrement que de tourner mon regard vers cette lumière, ce son : c’est un réflexe primaire. Les écrans, s’ils sont surchargés en effets visuels, sonores stimulent très fortement l’attention réflexe et peuvent entraver la mise en place de l’attention focalisée. Le sujet oriente son regard vers une seule stimulation auditive et/ou visuelle, et fait abstraction des autres stimulations. L’attention focalisée, puis volontaire est à la fois une centration sur une seule perception et une mise à l’écart des autres perceptions sensorielles. C’est une compétence acquise et sans cette capacité nous ne pouvons pas penser.

Dans le monde naturel, notre attention réflexe s’exerce de façon dosée : les éléments et les êtres se meuvent avec une rapidité « normale » pour notre cerveau, les couleurs sont prises dans
un continuum et les sons naturels (voix, chants des oiseaux…) sont modulés. Il y a donc une stimulation sensorielle à laquelle notre cerveau s’est s’adapté au cours de l’évolution, qui n’est pas trop excitante et qui va permettre au bébé de se focaliser sur tel ou tel élément pour tenter d’en comprendre le sens.

À l’opposé, la plupart des productions audiovisuelles actuelles (en particulier les programmes « jeunesse ») fabriquent un environnement auditif et visuel chaotique. Les sons pulsés, les mouvements ultra rapides, les couleurs très contrastées viennent stimuler de façon aberrante l’attention réflexe, gênant la mise en place d’une attention focalisée qui permet l’accès au sens.
 

T : Quelle est la différence entre un jouet matériel et un jouet sur tablette ? Les écrans ne sont-ils pas une nouvelle façon d’apprendre pour les enfants de par la grande variété de ces derniers ?

 
SD : Avant toute chose, il faut savoir qu’il existe une période dite sensori-motrice qui s’étend de la naissance jusqu’à 4 ans, pendant laquelle les bases du développement cognitif se fixent. C’est une période fondamentale où l’enfant découvre le monde à travers la manipulation des objets qui l’entourent : l’enfant fait tomber des objets, touche et goûte, tout en étant guidé par la parole de ses parents qui donne du sens à ses expériences.

Pour accéder à la notion de quantité, l’enfant doit manipuler de façon répétée les objets : « un bonbon pour papa, un bonbon pour maman, un pour moi… ». Il accède à la notion de causalité parce qu’il s’engage activement dans le monde : il shoote dans le ballon et celui-ci se déplace et avance. L’enfant fait tomber l’œuf, qui passe de l’état solide à un état liquide et il accède à la notion d’irréversibilité. C’est grâce à l’engagement dans le monde physique et à la répétition des mêmes gestes que l’enfant intègre ces notions essentielles.

Or, les jeux éducatifs sur écran ne permettent pas ces expériences car il n’y a que deux sens qui sont sollicités : la vue et l’audition. L’enfant va pouvoir acquérir certaines choses mais il ne s’agira pas d’apprentissages mais d’automatismes. à titre d’illustration, si l’enfant visionne pendant plusieurs heures des programmes dits éducatifs qui nomment les chiffres, il saura nommer les chiffres plus rapidement que ses congénères, mais il ne saura pas compter. Si on lui dit « donne-moi trois bonbons », il en sera incapable car il n’aura pas intégré la notion de quantité.

Je ne crois pas qu’on puisse éduquer nos enfants avec des écrans. Pourtant, c’est ce que l’on essaye de nous faire croire en installant le numérique dès la maternelle. L’éducation des enfants avec des écrans produit des automatismes alors que sa finalité est d’apprendre à penser par soi-même.
 

T : Pourriez-vous nous décrire quels sont les effets néfastes des écrans sur les enfants ? Faut-il modérer ces propos en fonction de l’âge (nourrisson, bas âge, moyen, adolescents…) ?

 
SD : Oui, selon moi, il y a une gradation en fonction de l’âge. Plus le visionnage est précoce, intensif et les contenus de mauvaise qualité, plus cela est néfaste.

Le bébé qui grandit dans un environnement où les écrans sont toujours allumés et où les parents regardent plus leurs écrans qu’ils ne regardent leur enfant, ne peut développer une attention focalisée, puis conjointe et un attachement de qualité. Et, il réagira avec un effet maximal quand on lui mettra un écran sous les yeux : attrait, puis addiction à l’objet peuvent se développer au détriment du développement de la communication et du langage. Concrètement, à 3 ans il peut présenter un retrait, une absence de regard orienté vers les personnes, une absence de curiosité pour le monde qui l’entoure : un tableau grave donc et proche de celui observé dans les troubles envahissant du développement (TED).

Les zones du cerveau se développent en fonction des interactions répétées du sujet avec son environnement. Il existe une période critique entre 0 et 2 ans où les zones du cerveau non stimulées risquent de s’éteindre : c’est ce que l’on appelle l’élagage synaptique. Si la vision et l’audition sont uniquement stimulées durant cette période par les écrans tandis que les relations à l’autre ne le sont pas, alors la zone « intérêt pour l’autre » ne va pas se développer.

C’est pour cela que les troubles sont plus graves chez les tous petits. Les adultes disent souvent qu’ils perdent leur capacité à lire des textes longs à force d’être systématiquement sur leur écran. Mais on sait que, si l’on supprime l’écran, cette attention pourrait revenir. Chez l’enfant, non !

Vers 6 ans, l’enfant, en principe, a acquis un bon niveau de langage : il parle et interagit de façon adaptée avec les autres mais les risques ne sont pas absents. Si, à cet âge-là, l’enfant est autorisé à visionner la télévision, la tablette ou un téléphone sans limites, les nouveaux apprentissages (que sont la lecture, l’écriture et le calcul), lesquels supposent une contrainte et de l’entrainement, peuvent être entravés. Entre le livre et l’écran, l’enfant choisira toujours l’écran. En effet, du point de vue du circuit de la récompense, on n’a pas deux objets identiques puisque l’un produit de fortes décharges de dopamine et l’autre de façon plus faible. L’enfant n’a donc pas le choix : il se dirige toujours vers l’écran.

Depuis quelques années, on observe une très forte augmentation des troubles « dys » (dyslexie, dyscalculie, dysphasie etc…). Ces troubles désignent parfois un déficit acquis. L’enfant ne parvient pas à mettre en place certaines compétences nécessitant de l’effort, de la contrainte, de la répétition. L’enfant habitué à la satisfaction immédiate que produit le face à face avec l’écran, a les plus grandes difficultés à apprendre.

Chez les enfants un peu plus âgés, les adolescents en particulier, il existe des troubles liés au contenu. Un enfant est un imitateur et il est évident que, avec une moyenne de 4h44 d’écran par jour chez les 8-12 ans et 7h22 chez les 12-15 ans (chiffres Common Sense Media 2019), une partie de sa construction identitaire passe par les écrans. Il est donc urgent de savoir ce que l’enfant visionne, qui le lui montre et dans quel but. Les programmes visionnés par les adolescents sont souvent dominés par la violence et l’hyper-sexualisation alors même que l’adolescent se trouve dans une période où il doit construire une identité sociale et sexuelle. Or, le modèle du rapport à l’autre enseigné par ces programmes où l’on doit tuer le plus de personnes sous peine d’être tué soimême (pour les jeux-vidéos dit First-person shooter ) et la pornographie où l’on traite son corps et le corps de l’autre comme une chose est extrêmement problématique.
 

T : Pensez-vous qu’il soit pertinent de parler « d’addiction » pour les écrans et contenus numériques ? Peut-on réellement comparer ce phénomène à l’addiction à la cigarette, à l’alcool, aux drogues… ?

 
SD : Oui, oui et oui, je n’ai pas une seconde d’hésitation car je le vois tous les jours dans mon cabinet ! Les enfants me disent qu’ils sont « accros » et les parents en souffrent. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a déclaré les jeux-vidéo comme produisant des comportements addictifs mais, en réalité, ce sont l’ensemble des « contenus-écrans » qui le sont, même si certains sont plus addictifs que d’autres.

Dans mon livre1, je reprends un à un les critères de l’addiction posés par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux2 pour voir si l’on ne peut les appliquer aux écrans. Tous y rentrent.

En effet, un enfant ou un adolescent sous l’emprise d’une addiction aux écrans ne va penser qu’à ça ; il va demander quand il pourra jouer et rejouer ; malgré les interdits il y reviendra sans cesse : la journée, le soir, la nuit. Lorsqu’on supprime les écrans, l’enfant hurlera, certains s’en prendront à leurs parents, insulteront et frapperont. Un enfant surexposé, à qui on enlève un écran se retrouve en manque : il ne sait pas quoi faire d’autre car il n’a pas appris à faire autre chose. Si l’on maintient le sevrage suffisamment longtemps, l’enfant va pouvoir s’intéresser à d’autres choses mais dès que les écrans seront réintroduits, l’enfant risque de rechuter.
 

T : Indépendamment de l’écran en lui-même, existe-t-il du bon et du mauvais contenu ? Pourriez-vous illustrer votre propos en indiquant certains dessins animés que vous qualifieriez comme ayant un contenu pauvre et un autre au contenu riche ?

 
SD : Oui. Un bon contenu c’est celui où les effets visuels sont au service de l’histoire, de la narration. à l’inverse, un mauvais contenu est un contenu qui contient énormément d’effets visuels avec une histoire très pauvre. Les dessins animés de Michel Ocelot (Kirikou et la sorcière, Princes et Princesses, Azur et Asmar, Dilili à Paris) ont des contenus très riches, par exemple.

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que le problème vient à la fois de la pauvreté du contenu et de l’excès de visionnage. C’est l’effet indirect du « temps volé » sur les apprentissages sensori-moteurs, les échanges et l’effet direct dû aux écrans euxmêmes indépendamment de leur contenu.
 

T : Au-delà de ce constat, quelles sont vos recommandations/ solutions pour pallier ce fléau ? Y a-t-il différentes méthodes et quelles sont leurs avantages/inconvénients ?

 
SD : Je conseille la méthode que j’ai développée et qui s’intitule « Les 4 pas pour mieux avancer ». C’est une méthode qui reprend certaines recommandations de l’Académie américaine de pédiatrie. Ces règles s’adressent à toute la famille car les parents doivent être un modèle.

Ces 4 pas sont très simples, il y a quatre moments dans la journée où les écrans doivent être absents :

Pas le matin : car l’attention est la plus forte et avec des écrans l’on va sur-stimuler l’attention réflexe et empêcher la mise en place de l’attention focalisée de l’enfant.

Pas pendant les repas : la richesse du langage nait des échanges avec sa famille.

Pas dans la chambre de l’enfant : les parents perdent le contrôle du temps passé sur l’écran et sur le – contenu visionné par l’enfant.

Pas avant de se coucher (1h avant) : les écrans diffusent de la lumière bleue qui stoppent la sécrétion d’une neuro-hormone que l’on appelle la mélatonine et le temps de latence pour s’endormir va s’allonger.
 

T : à vous entendre, on a l’impression que c’est un sujet de santé publique tout autant qu’une question du vivre ensemble. Y a-t-il une prise de conscience et des efforts de prévention ?

 
SD : Oui et non. Mon regret aujourd’hui est que ceux qui sont en train de récupérer le discours de prévention sont des entreprises privées, comme les opérateurs de téléphonie mobile. Ils recrutent des psychologues et psychiatres, peu regardant sur la notion de conflit d’intérêts, pour faire de la prétendue prévention : cela ne va pas ! Entre éducation et numérique, il faut choisir son camp. Je ne veux pas que ce soit les viticulteurs qui fassent la prévention de la cirrhose du foie ; je ne veux pas que ce soit les cigarettiers qui fassent la prévention du tabac !

En réalité, l’industrie du numérique, avec la complicité du gouvernement, pratique une stratégie qui est très bien expliquée dans le livre de Naomi Oreskes, Les Marchands de doute3 concernant la cigarette, l’alcool, les pesticides…, des produits avec des effets toxiques pour la santé mais générant un maximum de profit. Dans un premier temps, on va nier les effets secondaires du produit et chanter ses louanges : « Le numérique c’est l’avenir de notre société, c’est écologique, c’est l’outil éducatif par excellence ». Ceux qui émettront des doutes seront taxés de « réacs » ou de « technophobes ». Dans un second temps, quand les effets toxiques commencent à se voir, quand les usagers commencent à se poser des questions, on va tenter de minimiser les risques, et taxer les esprits critiques d’alarmiste. On les accusera parfois de créer une « panique morale »4. Enfin dans un dernier temps, une fois que les effets toxiques seront bien visibles et « connus » de tous, l’industrie se chargera ellemême de faire la prévention du produit qu’elle vend (cela a été le cas avec le vin, le tabac).

En ce qui concerne les écrans, il y a un nombre considérable d’études qui sont concordantes sur les effets néfastes alors que rares sont les études qui montrent une absence de nocivité ou un effet positif sur le développement de l’enfant. Pour ralentir la prise de conscience, les marchands de doute minimisent l’impact délétère des écrans sur les enfants. Par exemple, sera avancée l’idée que les écrans ont des effets négatifs uniquement sur les familles pauvres, fragiles etc… (voir à ce sujet le dernier avis de l’Académie des sciences qu’on pourrait aussi bien nommer « Académie des sciences économico-compatible » pour reprendre les termes de Karine Mauvilly dans Cyberminimalisme5).

C’est donc un enjeu de santé publique, social, politique et les choses ne pourront changer que lorsqu’il y aura une prise de conscience suffisamment importante sur le terrain : il faut qu’un lobby humain, citoyen se forme contre le lobby du numérique. La loi Evin date de 1991 alors que les effets du tabac étaient connus depuis 1936 mais il y a eu tous ces prétendus experts qui ont fait barrage, avec la complicité de l’état.

Pour les écrans, j’aimerais que prime le bon sens et surtout le souci de conserver quelque chose d’essentiel en nous qui est la capacité à penser par soi-même, à être en lien avec les autres de façon humaine. Il faut protéger les enfants car ils sont l’avenir de notre société.
 

L’œil de la revue Third

 
Notre rencontre avec Sabine Duflo nous a fait prendre conscience de l’impact décisif des écrans sur la construction d’un enfant. Un impact négatif lorsqu’ils sont trop présents, voire envahissants, et qu’ils nuisent au développement intellectuel. Un impact positif lorsqu’ils sont absents, à tout le moins domestiqués, et qu’ils permettent un épanouissement dans d’autres activités de découverte du monde.

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1 | DUFLO Sabine, Quand les écrans deviennent neurotoxiques, Protégeons le cerveau de nos enfants ! Marabout, 2018. (Retour au texte 1)
2 | Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux – DSM-5, Elsevier Masson, 1952. (Retour au texte 2)
3 | M. CONWAY Erik et ORESKES Naomi, Les Marchands de doute, éditions Le Pommier, 2010. (Retour au texte 3)
4 | Tribune Le Monde, Les enfants dépendants aux écrans ? Ne parlons pas trop vite d’autisme et d’addiction, 19 février 2018. (Retour au texte 4)
5 | MAUVILLY Karine, Cyberminimalisme : Face au tout-numérique, reconquérir du temps, de la liberté et du bien-être, éditions Anthropocène, Seuil, 2019. (Retour au texte 5)

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Entretien avec Amélia Matar, fondatrice de Colori Education.

 

Third (T) : Comment vous est venue l’idée d’apprendre le codage informatique aux jeunes enfants ? Comment votre parcours vous a-t-il conduit à mêler l’éducation et le numérique ?

 
Amélia Matar (AM) : Le numérique et les nouvelles technologies sont une passion qui me vient de l’enfance. Je suis issue d’une famille plutôt modeste avec un père « geek », qui était réparateur de télévision. Très tôt, je l’observais réparer toutes sortes d’appareils, notamment des télévisions. Puis, à l’âge de 12 ans, j’ai eu un ordinateur.

La naissance de mon fils il y a 6 ans a été un moment décisif. J’ai réalisé que si on veut avoir un impact sur la société, cela passait nécessairement par l’éducation. Je me suis particulièrement intéressée aux écrits de la pédagogue Maria Montessori, et j’ai eu une rencontre extrêmement forte avec son œuvre. C’est une visionnaire qui avait déjà compris comment fonctionnait et procédait l’enfant, bien avant l’émergence des neurosciences. Son principal constat est que le cerveau de l’enfant a un fonctionnement spécifique qu’il faut prendre en compte dans la manière de l’éduquer.

Selon l’approche de Maria Montessori, avant l’âge de 6 ans, l’enfant a une plasticité cérébrale très importante, une capacité d’absorption exceptionnelle ainsi qu’une absorption de son environnement spontanée et intuitive. Quand on plonge un enfant dans un environnement, il absorbe tout ce qu’il l’entoure : c’est ce qui lui permet, entre autres, de s’adapter aux différentes cultures.

Tout comme les adultes, le jeune enfant est plongé dans l’univers du numérique, à la maison comme à l’extérieur. Pourtant, on ne lui explique jamais de quoi il s’agit. En analysant les pratiques éducatives en la matière, j’ai découvert les travaux de Kimberly Smith, chercheuse au Massachusetts Institute of Technology (MIT) qui a travaillé sur les méthodologies d’enseignement du numérique aux jeunes enfants, sans écran.
 

T : Colori est donc le fruit d’un parcours personnel et d’une vision pédagogique. Pourriez-vous nous décrire ses principales caractéristiques ?

 
AM : Colori est un projet d’éducation des jeunes enfants de 3 à 6 ans au numérique, au moyen de méthodes pédagogiques innovantes et performantes. Notre démarche repose sur la curation et l’adaptation d’activités qui existent déjà ainsi que la création d’activités qui sont mises à disposition des enfants à travers des ateliers que nous opérons nous-mêmes ou alors à travers la formation que nous proposons à la communauté éducative (enseignants, éducateurs, parents).

À travers Colori, notre souhait est de proposer une méthode clé en main aux différents acteurs de l’éducation. Par exemple, nous pouvons intervenir auprès d’un enseignant de maternelle qui souhaite être proactif sur le sujet de l’éducation numérique et qui se demande quels outils il peut avoir à sa disposition pour former les jeunes enfants. Nous souhaitons que Colori devienne une méthode pédagogique pouvant être déployée facilement dans les différentes classes des établissements scolaires français tout au long de l’année. Cela signifie notamment d’être présents dans les publications de référence à l’attention des enseignants ou encore d’intervenir dans le parcours de formation de ces enseignants au sein des écoles Supérieures du Professorat et de l’éducation (ESPE).

Enfin, la mission de Colori est aussi sociale car les usages du numérique que nous observons sont intimement liés au contexte socio-économique des enfants. En pratique, l’usage abusif des écrans est souvent observé dans les milieux pauvres. L’éducation numérique n’est pas une priorité pour ces parents, il s’agit même d’une opportunité pour eux d’avoir un outil numérique pour occuper les enfants. L’ADN de Colori, c’est aussi d’aller parler de ces enjeux aux enfants issus de ces milieux modestes.
 

T : Pourquoi apprendre le code informatique aux jeunes enfants sans utiliser des écrans ? Pensez-vous qu’il faille interdire l’utilisation des écrans avant un certain âge ?

 
AM : J’insiste sur le fait que notre activité n’est pas fondée sur une quelconque doctrine anti-écran. Nous avons la conviction que les enfants devront utiliser un écran car la confrontation au numérique passe nécessairement par un écran. Cela étant dit, le sujet de l’exposition aux écrans est vivement débattu et je considère qu’il n’y a pas de consensus scientifique sur la question de savoir s’il faut interdire les écrans aux enfants avant l’âge de 7-8 ans, souvent fixé comme référence. Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’une utilisation et une exposition abusives aux écrans ont des conséquences sur l’élocution et la capacité de concentration de l’enfant.

Colori ne propose pas d’écran aux enfants en raison du très jeune âge de notre public, qui est constitué d’enfants de 3 à 6 ans. Or, le numérique peut commencer à s’apprendre sans écrans. Lorsqu’il a tout récemment été interrogé sur France Inter à propos de l’affaire « Benjamin Griveaux », le député européen Yannick Jadot a répondu que la solution pouvait être d’apprendre aux enfants à coder. Dans le numérique, il y a certes une part de codage informatique, mais il y a aussi une part de compréhension sur la manière dont une information peut se diffuser à très grande échelle et très grande vitesse sur Internet. Il est nécessaire de se questionner sur les mécanismes qui sont à l’œuvre derrière cela.
 

T : Colori fonctionne par la création et l’animation d’ateliers pour les jeunes enfants. Pouvez-vous nous décrire leur organisation, leur fonctionnement et leur objectif ?

 
AM : Colori propose plusieurs types d’ateliers aux enfants âgés de 3 à 6 ans :

Un module codage : dans cette partie algorithmique, les enfants vont programmer le déplacement d’un robot ;

Un module culture et vocabulaire : cette partie permet d’expliquer aux enfants la culture numérique bien au-delà de la simple programmation, et leur faire comprendre quels sont les usages et limites.

Un module philosophique : les enfants sont questionnés sur la place du numérique et de la robotique.

Avec ces différents ateliers, nous souhaitons permettre une transmission plus large de la culture numérique. En effet, lorsqu’on comprend un phénomène, on prend plus de distance par rapport à ce phénomène, on adopte une posture plus active, et on n’est moins dans la consommation aveugle et passive. Ainsi, notre objectif est de faire en sorte que l’enfant ne soit pas un simple consommateur d’écran avec des programmes abrutissants mais qu’il ait une posture beaucoup plus active vis-à-vis de la technologie et du numérique.

L’une des activités emblématiques de Colori est la lecture du conte Hayo Le Robot. Dans ce conte, les enfants vont appréhender le concept de l’algorithmique, du binaire, de la logique booléenne et même de l’intelligence artificielle. Dans le premier épisode, les deux personnages principaux du conte vont recevoir un robot qui est coincé dans une boîte et ils vont devoir trouver le bon algorithme afin de le faire sortir de cette boîte. Ils vont s’y prendre à plusieurs reprises et comprendre que le robot a besoin d’instructions précises. Dès lors, on est dans la définition même d’un algorithme, à savoir une suite d’instructions précises en vue d’accomplir une tâche ou de résoudre un problème. Les enfants vont finir par trouver le bon algorithme qui va permettre au robot de sortir de la boîte dans laquelle il était enfermé.

En parallèle de la lecture du conte, les enfants vont pouvoir programmer le robot qui doit se déplacer sur un quadrillage selon le même principe. Cette narration a un effet très puissant sur les jeunes enfants.

Nous proposons aussi des ateliers dits « binaires » où les enfants doivent réaliser une image à partir d’un code composé de 1 et de 0. Il s’agit d’habituer les enfants à la logique binaire de l’informatique qui est la base de tous les développements informatiques. Ainsi, les enfants peuvent soit reproduire le robot du conte en binaire, soit imaginer leur propre dessin en binaire.
 

T : Vous parlez d’ateliers d’inspiration Montessori. Qu’estce que la méthode Montessori ? Pourquoi vous-a-t-il semblé nécessaire d’associer la méthode de Montessori aux activités de Colori ? Les enfants développent-ils des compétences particulières à travers ces ateliers ?

 
AM : Pour tout dire, j’ai été éblouie par l’œuvre de Maria Montessori. à mon avis, on ne parle pas assez de cette femme incroyable, qui a été nominée trois fois pour recevoir le prix Nobel de la paix et qui a reçu la légion d’honneur en France. à travers ses différentes études, c’est une personne qui a fait avancer l’éducation de manière considérable.

Plusieurs points clés de la méthode Colori sont des mises en application des idées de Maria Montessori :

D’une part, le sujet de la posture de l’adulte et de l’absence de sanction ou de récompense est central. Toute l’idée de Maria Montessori est que les jeunes enfants sont mus par ce besoin voire même cette envie vitale d’apprendre. L’enfant dispose d’une motivation qui lui est propre et qui est naturellement très forte, c’est-à-dire une motivation endogène. Au contraire, la récompense le détourne de ce besoin naturel d’apprendre. La récompense constitue une motivation exogène qui n’est pas indispensable et rend la motivation naturellement moins forte. Nos formateurs sont sensibilisés à cela.

D’autre part, la volonté d’apprendre de l’enfant est aussi favorisée, selon Maria Montessori, par l’esthétique. En travaillant avec des belles choses, les enfants sont non seulement contents de les utiliser mais cela favorise également leur motivation à les utiliser. Colori apporte donc un soin particulier au choix des matières et des couleurs pour les ateliers et les supports pédagogiques mis à disposition des enfants.

L’autonomie de l’enfant est une autre thématique clé qui doit être stimulée. D’après Maria Montessori, l’enfant est un embryon social avant l’âge de 6 ans et sa capacité à travailler en groupe est peu développée. Dès lors, nous essayons de proposer le plus possible des activités autonomes et des activités qui soient auto-correctrices, c’est-à-dire des activités où l’enfant pourra se corriger seul.

Enfin, la variété des activités est aussi importante car elle permet de proposer progressivement des activités qui correspondent au niveau de l’enfant. En appliquant cette méthode Montessori, les enfants ne se sentent jamais perdus et ne sont jamais mis en difficulté.
 

T : Vous insistez dans vos prises de parole publiques sur l’adage « Scientia, Potentia », soit « le savoir, c’est le pouvoir » et vous distinguez « d’un côté une population qui consomme aveuglément du numérique et, de l’autre une population qui a compris l’importance d’appréhender ce sujet ». Que manque-t-il dans les parcours d’éducation classique pour développer une culture universelle du numérique ?

 
AM : Dans son livre Homo Deus, l’auteur Yuval Noah Harari s’est demandé ce que pourrait devenir l’humanité avec la révolution numérique. Il m’a particulièrement marquée en écrivant que les hommes pourraient arriver à un point où le clivage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas pourrait être aussi important que celui entre Homo Sapiens et Homo Neandertal.

Au regard de ce clivage, il y aurait donc deux types de population. D’un côté, les surhommes qui seraient augmentés de toutes les connaissances et capacités liées au numérique. De l’autre, une population inférieure et ignorante en raison d’une consommation néfaste et non-adaptée du numérique.

Je pense que l’adage « Sciencia, Potentia » représente assez bien cette idée générale selon laquelle c’est la compréhension des mécanismes à l’œuvre et du vocabulaire technologique qui permet d’être véritablement acteur. à titre d’exemple, lorsque les sites Internet nous présentent telle ou telle information, notre éducation et notre compréhension du contexte dans lequel cette information nous est diffusée nous permettent de l’évaluer et éventuellement la remettre en cause.

La démarche de Colori, c’est de contribuer à la formation d’esprits libres et d’esprits critiques sur le numérique dès le plus jeune âge.
 

T : Dans le cadre du projet « le numérique au service de l’école de confiance » mis en œuvre par le Gouvernement en 2018, les établissements scolaires français se dotent d’équipements et de ressources numériques tels que des tablettes ou des plateformes de ressources numériques. Que pensez-vous de ce projet ? Comment concevez-vous l’éducation/l’école de demain ?

 
AM : Je comprends que, du point de vue des établissements scolaires, ces équipements numériques puissent paraître nécessaires. Toutefois, je pense aussi qu’il est important d’émettre deux réserves. D’une part, l’équipement numérique ne fait pas tout. D’autre part, l’équipement est contraignant puisqu’il doit être mis à jour, être connecté ou encore il doit fonctionner au bon moment et au bon endroit.

Au regard des retours d’expériences qui me sont faits, avoir trente élèves avec trente ordinateurs connectés et un logiciel à jour, cela relève d’un certain défi logistique. De surcroît, cela me semble être compliqué à mettre en œuvre.

À mon avis, l’équipement numérique ne doit pas constituer un simple coup d’éclat. L’équipement informatique, pris seul, n’a aucun impact intéressant pour l’éducation. Ce qui compte, c’est l’environnement qui est créé autour, le discours qui l’accompagne et la pédagogie qui le soutient.

Je constate par exemple que le personnel éducatif vient, pour beaucoup, d’un cursus littéraire. Or, le numérique est majoritairement associé aux études de sciences et de mathématiques. Ainsi, j’ai pu percevoir un certain blocage psychologique à l’idée de se saisir de ce sujet du numérique, jugé trop technique par le personnel éducatif.

L’avantage de l’approche Colori, c’est de s’affranchir de l’outil numérique en tant que tel puisqu’il n’y a ni écran, ni ordinateur, ni tablette dans nos ateliers. Or, la barrière psychologique à l’égard du numérique est souvent liée à l’outil numérique en tant que tel. Puisqu’il n’y a pas d’ordinateur, il ne s’agit pas d’expliquer l’utilisation de l’outil.
 

L’œil de la revue Third

 
Nous sommes chanceux d’avoir rencontré Amélia Matar dans le cadre de ce numéro ! Son projet démontre qu’il est possible de construire un projet éducatif innovant sans recourir aux écrans et sans vision manichéenne sur le danger des écrans, avec une vision forte de l’avenir de l’éducation des plus jeunes.

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Anca Boboc, chercheur en sociologie du travail et des organisations, dans le Département des Sciences Sociales d’Orange Labs (SENSE).

 

Dans un contexte économique caractérisé par une accélération du rythme d’innovation, la formation des salariés en fonction de besoins qui peuvent évoluer rapidement devient un enjeu stratégique pour les entreprises.

La numérisation de la formation apparaît comme l’une des réponses à cette nécessité d’adaptation rapide. Mais peut-on se former seul avec le numérique ? à quelles conditions les salariés arrivent-ils à donner du sens aux connaissances dispensées en ligne et à les mettre en œuvre en situation de travail ?

 
Au moment où les discours autour des Massive Online Courses (MOOC) avaient pris beaucoup d’ampleur et l’on annonçait leur arrivée en entreprise, nous avons mené une étude sur les usages des Corporate Online Open Course (COOC), mis en place au sein d’une multinationale, pour aider les acteurs de la formation à se former et à former avec le numérique1. Les COOC sont des cours en ligne dispensés par une entreprise auprès de ses salariés, en fonction des objectifs qu’elle cherche à atteindre. Ils mobilisent des supports numériques variés (textes de référence, contenus vidéo, quizz, etc.) et, selon le cas, des communautés sont proposées sur le réseau social interne de l’entreprise pour échanger. Ils promeuvent une « pédagogie inversée », dans laquelle l’apprenant construit son parcours d’apprentissage. Ils se déroulent en général sur plusieurs semaines, de nouveaux contenus étant proposés chaque semaine.
 

Une histoire longue du numérique dans la formation qui souligne l’importance du lien social

 
L’histoire récente est jalonnée de tentatives pour utiliser des dispositifs numériques et la distance à des fins pédagogiques : de l’autoformation au e-learning, en passant par les campus numériques et les espaces numériques de travail (ENT), la plupart de ces expérimentations se caractérisent par un taux d’abandon important. La question de l’abandon a, ainsi, fait l’objet de nombreuses études. Certaines mettent l’accent sur le rôle des enseignants, des tuteurs ou des accompagnateurs, alors que d’autres soulignent le rôle de différents types de collectifs dans le maintien d’une dynamique d’échanges favorables aux apprentissages. Le lien social a une importance majeure dans le processus d’apprentissage parce qu’il joue sur la dimension collaborative de celui-ci, en influençant l’engagement dans la formation.

Si souvent, dans les discours autour des dispositifs numériques dans la formation, l’accent est mis sur l’importance des facteurs propres à l’individu (motivation, capital confiance initial) et sur les facteurs liés au dispositif de formation (modalités de suivi, soutien des enseignants), l’approche par les capabilités2 appliquée à la formation professionnelle3 nous a permis d’insister sur d’autres dimensions de l’apprentissage.

Cette approche insiste sur le fait qu’il ne suffit pas de savoir apprendre (capacité), il faut être en mesure d’apprendre (capabilité). Autrement dit, en situation de travail, donc dans des environnements fortement évolutifs, la possibilité d’apprendre et d’être en mesure de mobiliser ces nouvelles connaissances à bon escient ne dépend pas seulement des dispositions antérieurement acquises par les salariés et des motivations à se former (ex. évolution professionnelle).

Ainsi, d’autres facteurs, au niveau collectif et organisationnel, jouent dans la capacité à apprendre avec le numérique.

Avant de s’intéresser à ces facteurs, regardons, dans un premier temps, les résultats de notre étude qui nous ont permis de mieux comprendre les changements engendrés par ces dispositifs numériques au niveau de la formation, aussi bien du côté des apprenants que des formateurs4.
 

Effets…

 
Fragmentation des espaces-temps d’apprentissage

Tout d’abord, la numérisation induit des discontinuités5 au niveau des espaces-temps et d’interconnaissances (le fait de connaître des collègues, d’autres professionnels).

Si dans une formation en présentiel, les apprenants sont dans une même salle où ils se jaugent, apprennent à se connaître et à se faire confiance pour demander des explications ou de l’aide en cas de difficulté d’apprentissage, lors de la formation en ligne, chaque apprenant suit le contenu seul, devant son ordinateur.

De leur côté, les formateurs voient également, les interactions avec leurs apprenants évoluer, car ils ne les ont plus « sous les yeux » pour repérer leur éventuel « décrochage » et perdent ainsi la vision globale de leur avancement et de la formation.

En fonction de l’aléa et de la pression des contraintes organisationnelles auxquelles ils doivent faire face, le temps d’apprentissage se trouve également fragmenté (ex. les plages horaires qu’ils ont initialement prévues dans leurs agendas ne peuvent pas être tenues, voire elles sont interrompues).

Une partie des abandons qu’enregistrent ces formations en ligne peut s’expliquer par le fait que les apprenants ne connaissaient aucun collègue sur lequel s’appuyer en toute confiance pour demander de l’aide. Faute d’interconnaissance, l’apprenant isolé ne trouve pas une source d’émulation près de lui : il ne peut pas, par exemple, discuter de l’intérêt de telle consigne, de l’interprétation de telle information, ou échanger sur les trucs et astuces pour « tenir la cadence », etc.

Changement du rapport aux savoirs

L’étude que nous avons menée nous a également permis d’éclairer les impacts de la numérisation de la formation sur le rapport aux savoirs6.

Interrogés sur ce qu’ils avaient retenu de ce COOC et sur ce qu’ils ont réussi à mobiliser ensuite en situation de travail, nombreux sont les apprenants qui nous ont parlé essentiellement d’une liste d’outils (ex. mettre en place un quizz numérique pour animer une réunion ou des tableaux blancs virtuels pour stimuler la créativité).

Dit autrement, cette formation a permis notamment d’acquérir un savoir pratique élémentaire, rapidement appropriable et mis en œuvre dans le cadre de leur travail. Dans ce sens, le principal risque engendré par la numérisation de la formation est de considérer que le dispositif numérique est un moyen neutre de diffusion des « savoirs » et que les savoirs pourraient circuler en dehors de toute médiation sociale, collective et symbolique. Par conséquent, le rôle socio-pédagogique des enseignants serait réduit, en négligeant ainsi l’importance des médiations qu’ils apportent (notamment en présentiel, à travers des apprentissages informels, des échanges spontanés…). Mais cette façon de penser la formation comme une liste de contenus décontextualisés, délivrés à des échéances planifiées, en dehors des relations sociales qui contribuent à les faire émerger et acquérir, favorise à son tour l’adoption, chez les apprenants, d’un rapport instrumental à la formation, qui prend le pas sur une rationalité communicationnelle authentique et l’adoption d’un rapport plus généraliste aux savoirs.

Le risque de concevoir de telle façon des dispositifs numériques pour la formation sans la variété des dimensions collectives et organisationnelles qui les entourent est de développer un rapport instrumental aux savoirs, dans lequel, l’acquisition de connaissances vise uniquement les savoirs et savoir-faire (jugés) strictement nécessaires à l’exécution de tâches, immédiatement identifiables. Dans cette perspective, le dispositif de formation (numérique et pédagogique), conçu pour que le temps d’apprentissage soit le plus court possible, vise à faire acquérir uniquement des schèmes d’action opératoires, élémentaires, centrés sur l’exécution d’une succession de tâches, donc faiblement transférables et qui ne posent pas la question du développement des compétences à long terme.
 

… et conditions de réussite

 
Les facteurs sociaux, un arrière-plan de la réussite

La capacité à se préserver des plages horaires compactes, sans interruptions pour suivre ces formations en ligne et à échanger avec des apprenants et formateurs autour des connaissances dispensées pour leur donner du sens et les transposer en situation de travail dépend, bien sûr des facteurs individuels (autonomie dans le travail, position occupée et parcours dans l’entreprise…), mais aussi de la possibilité de s’intégrer dans un collectif d’entraide. Ainsi, la possibilité d’échanger, de façon informelle, avec des collègues de travail proches (soit géographiquement, soit avec lesquels on partage une activité) ou bien avec des collègues rencontrés récemment lors de réunions de travail, renforce la probabilité de suivre jusqu’au bout le COOC, quand tel est le souhait du salarié. L’appartenance de l’apprenant à des réseaux métier transverses revêt la même importance car elle implique des réunions et des échanges de pratiques entre des formateurs d’une même entité ou d’une même région. L’activité dans ces réseaux amène les apprenants à échanger autour de leurs pratiques et notamment, à discuter de la traduction concrète en situation de travail des éléments appris en formation.

L’antériorité d’une rencontre en présentiel est donc déterminante.

Conditions organisationnelles

D’un point de vue organisationnel, les politiques de formation qui prennent des précautions pour accompagner les salariés les moins qualifiés ou les moins autonomes sont importantes.

De même, les parcours de formation qui combinent des formations numériques et des formations en présentiel (permettant de maintenir le lien social si nécessaire à l’apprentissage et de donner un autre relief aux connaissances dispensées en ligne), les parcours clairement identifiés qui affichent les liens entre différentes formations ou avec d’autres dispositifs internes d’échange entre apprenants permettent d’augmenter la motivation pour une formation et la volonté de la suivre jusqu’au bout (en suivant des parcours fléchés et reconnus par l’entreprise qui peuvent être valorisés dans une optique d’évolution professionnelle). Faute de telles mesures institutionnelles, les connaissances dispensées sont considérées comme des informations générales sans application opérationnelle précise et sans réelle « valeur » en termes d’évolution professionnelle.

La sensibilisation des managers aux changements que le numérique induit dans la formation et les formations que l’entreprise peut mettre en place dans ce sens sont également essentielles. Tout d’abord, les managers jouent un rôle primordial dans l’allocation du temps pour se former avec le numérique, notamment pour les salariés qui ont des contraintes opérationnelles fortes, qui ont peu d’autonomie dans leur travail et qui ont du mal à dégager du temps pour les formations en ligne. Le rôle des managers est également important dans la légitimation de l’intérêt pour les formations suivies. Enfin, leur implication est nécessaire dans l’organisation des discussions collectives, au sein de l’équipe, autour des connaissances dispensées lors des formations suivies individuellement, en ligne, afin d’identifier les connaissances intéressantes à mettre en œuvre et l’aide nécessaire en termes de transformation.
 

Conclusion

 
L’approche par les capabilités nous a permis de montrer à quel point les dimensions technologiques, pédagogiques et organisationnelles sont imbriquées, aussi bien pour les apprenants, que pour les formateurs.

L’action cumulée du triptyque « niveau initial de diplôme-parcours antérieur-poste occupé » (facteurs individuels qui déterminent aussi bien le degré d’autonomie dans le travail, que l’habitude de suivre des formations numériques, de chercher par soi-même des informations, de se projeter dans un avenir professionnel, etc.) a donc besoin d’être soutenue aux niveaux collectif et organisationnel.

La mise en place des outils numériques dans la formation demande donc non seulement de réfléchir à la conception de ces outils et à la pédagogie, mais aussi à tous les changements organisationnels que cette mise en place requiert. La réussite des apprentissages avec le numérique reste largement conditionnée par la richesse des liens sociaux et les médiations que le présentiel apporte avec ses nuances, ses apprentissages informels et ses échanges spontanés.
 

L’œil de la revue Third

 
La formation professionnelle symbolise bien l’importance de l’éducation à toutes les étapes de la vie des Hommes. Il nous a paru essentiel de ne pas occulter l’impact de la révolution numérique dans la manière dont les professionnels se forment tout au long de leur carrière. L’article de Anca Boboc nous en synthétise les enjeux de manière remarquable.

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1 | Boboc A., Metzger J.-L., La formation continue à l’épreuve de sa numérisation, Revue Formation Emploi, n°145, mars-avril 2019. (Retour au texte 1)
2 | Cette approche a été développée par Amartya Sen (prix Nobel d’économie en 1998), pour traiter la question de la pauvreté en Inde. (Retour au texte 2)
3 |Boboc A., Metzger J.-L., La formation professionnelle à distance à la lumière des organisations capacitantes, Revue Distance et Médiation des Savoirs n°16, juin 2016.
https://dms.revues.org/1447. (Retour au texte 3)
4 | Boboc A., Metzger J.-L., Numérisation de la formation continue : transformation et accompagnement du travail de formateur, La Revue des Conditions de Travail n°6, septembre 2017. (Retour au texte 4)
5 | Boboc A., MetzgerJ.-L., La formation continue numérisée face à ses discontinuités, Revue Lien Social et Politiques, n°81 – « Emploi, travail et compétences à l’épreuve du numérique », février 2019. (Retour au texte 5)
6 | Boboc A., Metzger J.-L., Le numérique vecteur d’un rapport instrumental aux savoirs ?, Distance et Médiation des Savoirs, n°28, décembre 2019. (Retour au texte 6)

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Entretien avec Perrine de Coëtlogon, chargée de la mission « Blockchain & éducation » (Université de Lille) et animatrice du GTnum n°8 de la Direction du numérique pour l’éducation (Ministère de l’éducation Nationale).

 
Third (T) : Pourriez-vous nous présenter les grandes problématiques auxquelles vous êtes confrontée en réfléchissant à l’impact du numérique sur l’éducation ? Comment en-êtes-vous venus à vous intéresser à la blockchain ?

 
Perrine de Coëtlogon (PdC) : La question est très vaste et il y a de nombreuses problématiques. Je vais vous en présenter quelques-unes.

Dans l’enseignement traditionnel comme dans l’enseignement à distance, depuis une vingtaine d’années, de nombreux enseignants cherchent à numériser leurs cours universitaires. Au début, les enseignants les plus sympathiques et courageux partageaient leur polycopié de cours, d’autres étaient filmés dans les amphithéâtres, mais ce n’était pas très novateur. Puis, les enseignants ont réalisé des cours plus scénarisés grâce à des logiciels leur permettant de faire défiler une présentation commentée, c’est-à-dire un diaporama sonorisé. L’étudiant accède ainsi au contenu sans le professeur, et les heures de cours pouvaient être consacrées aux exercices, cas pratiques et questions (méthode souvent nommée « classe inversée »). Peu à peu, ces contenus se sont complexifiés avec des quizz, des infographies et des animations 3D… Face à ce mouvement, les universités ont développé des cellules dites TICE pour « Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement » afin de mettre en œuvre des principes de « techno-pédagogie ». Des enseignants ou des ingénieurs pédagogiques sont devenus des porteurs de projets. Ont ainsi été progressivement conçues, en open source, des infrastructures numériques qui organisent ces contenus numériques et leur accès : cours, exercices, évaluations. Les environnements numériques de travail et plateformes pédagogiques de l’établissement étaient nés.

On assiste partout sur internet à l’épanouissement de l’open education, avec la généralisation des savoirs en ligne. Issu des concepts de l’open source, ce mouvement appartient à une dynamique mondiale visant à donner un égal accès au savoir et à des enseignements de qualité, et s’inscrit notamment dans le cadre de l’objectif de développement durable (ODD) n°4 de l’UNESCO. à titre d’exemple, on peut citer Wikipédia et les Massive Online Courses (MOOC) mais aussi toutes les Ressources éducatives Libres des enseignants. La technologie blockchain est un outil intéressant qui pourrait trouver des applications dans ce mouvement. Elle me fait penser aux débuts d’Internet, dans le sens où il est question de remettre au cœur du système la relation de pair à pair et l’open source. C’est au regard de toutes ces problématiques que je me suis intéressée à la blockchain en me demandant ce qu’elle pouvait apporter en contexte éducatif.
 

T : Quelles sont les caractéristiques de la blockchain qui pourraient être utilisées pour des projets dans le cadre de l’éducation et de l’enseignement supérieur ?

 
PdC : La blockchain du bitcoin présente un agencement inédit de solutions informatiques et au moins une innovation : celle qui permet la validation automatique d’une transaction, sans intervention humaine, sans tiers de confiance ou organe de contrôle. Aujourd’hui, on peut dire qu’il y a des blockchains plutôt financières et des blockchains plutôt de services. Dans tous les cas, les serveurs interconnectés permettent d’enregistrer des pages décrivant des transactions (les fameux blocs). Ces pages s’enregistrent l’une après l’autre, constituant un registre dont une copie est sauvegardée sur la totalité des serveurs interconnectés, et consultable par tout le monde.

Dans un registre de société commerciale, le greffe tamponne les pages du registre d’une société, rendant tout ajout ou retrait visible. Le greffe publie également les informations déposées par la société. C’est notamment pour cette raison que l’on paie ces services (et plus généralement que l’on a recours à des tiers de confiance) : tenir des registres dans le but de s’assurer de l’authenticité des contenus. Dans le registre de la blockchain du bitcoin, les pages de toutes les transactions intervenues sur le réseau depuis sa création ont été validées puis enchaînées automatiquement les unes aux autres, et aucun de ces blocs ne peut être supprimé. Aussi, il est impossible de détruire ce registre, car il en existe une copie dans tous les serveurs interconnectés. C’est ce qui fait la sécurité et la résilience du système. Au final, la tenue de registres, de l’état civil au cadastre, en passant par les sociétés commerciales et les transactions financières, représente une activité humaine très importante. Or, ce qui est intéressant dans la blockchain, c’est que le système seul certifie les transactions et crée un registre infalsifiable.

Concernant l’éducation, des blockchains de service pourraient offrir quelques services innovants au citoyen. Il pourrait ainsi retrouver, à tout moment, plus rapidement et à moindre coût, ses diplômes, attestations de formations ou d’emploi, pour les partager plus facilement avec les établissements de l’enseignement supérieur et les employeurs, grâce aux éléments combinés de registres distribués, cryptographie et validation de blocs.

Un exemple parlant est celui de l’étudiant ou du professionnel européen qui souhaite candidater pour un master à Singapour. Non seulement il doit réunir ses diplômes, ses notes et autres certificats mais il doit les faire certifier. Pour cela, il doit passer par l’intermédiaire d’un tiers de confiance pour obtenir une apostille (par exemple, via un notaire ou un officier d’état civil). Or, ce tiers ne certifie pas que le diplôme est authentique mais seulement qu’il est conforme au document original fourni.

L’objectif de l’utilisation d’une blockchain, est qu’une personne retrouve et partage facilement son diplôme et tout autre document demandé, de façon bien plus sécurisée et avec une force juridique plus grande qu’à l’heure actuelle, tout en gagnant du temps. Le service en sera enrichi et accéléré.

Pour finir, j’ajoute qu’il n’est pas concevable d’avancer dans un projet blockchain sans avoir résolu la question de la dérive énergétique causée par le minage : c’est chose faite avec les blockchains privées ou à permissions, ainsi que celles fonctionnant par preuve d’enjeux ou preuves d’enjeux déléguée.
 

T : Au regard de ces caractéristiques, à quelles situations pratiques la technologie de la blockchain pourrait-elle s’appliquer dans le cadre de l’éducation et de l’enseignement supérieur ?

 
PdC : Elles sont nombreuses mais je voudrais insister sur 2 perspectives que je trouve prometteuses.

La première application concerne la certification des diplômes. Aujourd’hui, les diplômes français sont imprimés sur un papier spécifique selon des règles strictes, de sorte qu’ils sont difficiles à copier voire infalsifiables. Mais ce papier ne rend finalement pas les services qu’il devrait car, dans mon université, la direction de la scolarité estime à environ 50% les étudiants qui ne viennent pas le récupérer et, même s’ils viennent le chercher, ces diplômes seront régulièrement perdus par la suite. Ensuite, le diplôme récupéré sera scanné et envoyé par email sans sécurité particulière ou élément d’authentification. Enfin, de plus en plus d’employeurs souhaitent connaître les notes, la maquette ou encore les enseignants, qui sont autant d’informations qu’on ne retrouve pas sur un diplôme. Finalement, tous ces éléments aboutissent à un système plutôt contraignant et peu efficient.

Ainsi, la blockchain a attiré l’attention d’un certain nombre d’établissements universitaires sur la modernisation des services de scolarité. Au-delà du papier, les notes, les compétences et diplômes sont des données qui sont stockées au sein des établissements. L’idée serait de travailler sur des partages de hash sécurisés (en ayant recours à la cryptographie). Avec cette technique, on pourrait vérifier que tout ce que déclare le candidat est conforme à ce qui figure dans la base de l’émetteur, sans plus de formalités. De cette manière, on pourrait enrichir cette donnée du diplôme de beaucoup d’autres informations tout en la sécurisant par la même occasion.

En d’autres termes, cette technologie permettrait de mettre en place un registre conservant tous nos acquis d’apprentissage tout au long de notre vie, tels que les diplômes, les relevés de notes, les certificats ou encore les attestations de formation continue.

La seconde application qui m’intéresse concerne la traçabilité des ressources éducatives libres.

Avec la mise en ligne d’un cours ou d’un article, la personne contribue à un monde plus ouvert et à un meilleur accès à la connaissance. En ce sens, je pense que c’est une initiative remarquable. Cependant, cette personne n’est pas toujours valorisée, citée ou reconnue pour sa contribution.

Par exemple, un directeur de laboratoire de l’Institut National de Recherche en Informatique et en Automatique (INRIA) publie chaque année un MOOC sur le langage de programmation qu’il a inventé et fait participer d’autres scientifiques. à défaut de preuve « officielle » de sa contribution, chaque contributeur est obligé de le déclarer lui-même ou alors de faire une capture d’écran. Or, cela rejoint le principe juridique de ne pas se constituer des preuves à soi-même et aucun élément externe ne permettait de justifier de sa participation.

L’une des possibilités de la blockchain serait d’attribuer, à toute personne contribuant à des contenus éducatifs en ligne, un token ou un open badge qui permettrait de justifier de la participation mais, pourquoi pas, lui donner des droits ou revenus si sa création a du succès ou est réutilisée. En revanche, on voit mal comment ce badge serait échangeable puisqu’il reconnaît une contribution personnelle. Le badge est un élément de reconnaissance et qu’il est possible de le faire valoir dans des réseaux ou alors dans sa carrière d’enseignant ou de fonctionnaire.
 

T : Indépendamment des usages, il semble nécessaire de s’interroger sur la personne ou l’autorité qui édite et contrôle la blockchain. Quelle est votre approche sur cette problématique ? Qui sont les principaux porteurs de projet blockchain en Europe ?

 
PdC : Afin que ces applications pratiques de la blockchain dans le service public puissent produire leur plein effet, il a semblé nécessaire de mettre en place une technologie publique et transnationale, à un niveau européen. Pour que cette blockchain soit souveraine et d’application transnationale, il faut que les nœuds de la blockchain soient portés par des opérateurs publics au choix des états membres. Ainsi, l’ensemble de ces réseaux implantés sur le territoire des états membres sera relié à une infrastructure numérique européenne.

Pour son territoire, la France a proposé que le Réseau National de Télécommunications pour la Technologie, l’Enseignement et la Recherche (RENATER) porte des nœuds de cette blockchain européenne. RENATER est une infrastructure publique qui relie tous les établissements supérieurs et de recherche entre eux en France métropolitaine et dans les départements d’Outre-mer. Le même type de structure existe dans tous les états membres de l’Union européenne ou de l’Espace économique Européen.

Ces projets ont lieu dans le cadre d’une initiative conjointe du 10 avril 2018 par laquelle la Commission Européenne et désormais 29 pays européens ont posé les bases d’un Partenariat Européen de la Blockchain (European Blockchain Partnership). L’objectif est d’aligner les politiques et les approches réglementaires en matière de blockchain et autres technologies similaires, et de développer une infrastructure européenne de service blockchain (European Blockchain Services Infrastructure) durable et participant à l’élaboration des standards internationaux, qui fournira des services publics transfrontaliers à l’échelle européenne.

Le projet de la blockchain au niveau européen se met progressivement en œuvre. En décembre 2019, la Commission européenne a lancé une consultation publique ouverte à tous les acteurs du marché qui souhaite donner son avis sur la portée du projet d’achats publics européen en matière de blockchain et participer au développement futur des solutions de blockchain à l’échelle européenne. Depuis 2020, on entre dans une phase de test qui réunit la Direction général des réseaux de communication, du contenu et des technologies, aussi appelée DG CNECT, la DSI européenne (la DIGIT) et les états membres du Partenariat Européen de la Blockchain.

Sur votre dernière question, l’Espagne, la France, l’Allemagne et la Slovénie me semblent très actives. Mais le sujet est tellement vaste qu’il est difficile de se faire une idée précise. C’est le rôle de l’International Association of Trusted Blockchain Applications (INATBA) de constituer une taskforce européenne de toutes les parties prenantes.
 

T : Quelles sont les difficultés que vous entrevoyiez à la mise en œuvre de la technologie de la blockchain et au développement de ces projets ?

 
PdC : Derrière ces applications prometteuses de la blockchain dans un service public, il y a la question de la distribution des données, qui peut être ressenti comme une perte de souveraineté pour les acteurs de confiance que représentent les établissements publics. Mais dès qu’on rentre dans le vif du sujet avec les acteurs, on ressent au contraire un intérêt réel pour les innovations proposées.

En revanche, il faut toujours faire preuve de pédagogie pour expliquer que la certification offerte par les établissements d’enseignement n’est pas remise en cause : on ne travaille que sur l’enveloppe qui permet d’envoyer ce que les enseignants et les équipes pédagogiques ont évalué et décidé.

Il est vrai que les idées à l’origine du bitcoin ont aussi inspiré les sciences de l’éducation d’une façon remarquable, en remettant à l’honneur les open badges. Comme le bitcoin devait être un moyen de ré-inventer la monnaie entre pair, les open badges sont un outil permettant de reconnaître les personnes et de certifier telle aptitude ou connaissance, même acquise en dehors du cadre des institutions formelles.

Ensuite, l’autre difficulté importante concerne l’interopérabilité des systèmes blockchain qui seront développés par les individus, les sociétés et les états. L’exemple type du standard international est le format www. qui assure une universalité de l’Internet. En février 2020, un consortium « Digital Credentials » initié par le Media Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT) a publié un livre blanc en vue de travailler sur la délivrance, le stockage, l’affichage et la vérification des certificats universitaires et son standard international, avec le World Wide Web Consortium (W3C). Il me semble donc que tous ces efforts devraient permettre d’aboutir à des solutions ergonomiques et reconnues.

Si la blockchain n’offre pas de solution magique à ces problématiques, on pourra légitimement dire qu’elle a largement contribuer à faire avancer un certain nombre de sujets trop complexes pour être résolu à l’échelle d’une institution ou d’un pays, y compris entre des partenaires qui n’ont pas confiance entre eux. Et c’est cela qui est magique.
 

L’œil de la revue Third

 
On met souvent la blockchain à toutes les sauces, sans qu’on sache ce que c’est et à quoi ça peut servir. Au cours de l’interview, Perrine de Coëtlogon nous a détaillé de manière précise et pédagogique les promesses de cette technologie pour le monde universitaire, et plus largement pour l’éducation. Nous espérons que cela assurera une montée en connaissance de chacun de nos lecteurs.

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Entretien avec Rémy Challe, directeur général de l’association EdTech France.

 

Third (T) : EdTech France est l’association des entreprises françaises qui mettent la technologie au service de l’éducation et de la formation. Qui sont les acteurs de cet écosystème « EdTech » en France ?

 
Rémy Challe (RC) : L’association EdTech France a été créée courant 2018 et a pour origine une initiative de Cap Digital qui a effectué une cartographie de la filière EdTech laquelle a donné lieu à l’observatoire des EdTech. Nous nous sommes alors aperçus qu’il y avait 200 à 250 sociétés qui se revendiquaient de cette filière EdTech mais qui n’étaient pas fédérées au sein d’une association. Il y avait donc une filière morcelée, éparpillée sur le territoire français mais qui n’avait pas de voix pour porter ses enjeux dans le débat public. A la suite de cette première initiative, certains entrepreneurs ont décidé de se réunir, ont publié un manifeste pour faire de la France la EdTech Nation qui a été signé par 180 entreprises et, parmi ces 180 entreprises, une quarantaine sont allées plus loin en créant l’association EdTech France.

Aujourd’hui, il y a plus de 230 entreprises qui sont membres de l’association et on estime à environ 400 à 500 le nombre d’entreprises EdTech en France. Les entreprises membres d’EdTech France représentent toute la diversité de cette filière en termes de taille et de maturité : il y a des très jeunes pousses qui sont encore au stade de l’incubation, des acteurs historiques du numérique éducatif et des nouveaux acteurs en fort développement avec une forte visibilité, comme Openclassrooms, Educlever, DigiSchool (pour ne citer qu’eux).

Il y a également une grande diversité en termes de marchés adressés par ces entreprises. On va schématiquement considérer qu’il y a trois marchés. Le plus important et dynamique aujourd’hui est celui de la formation professionnelle continue. C’est là qu’il y a les plus gros acteurs EdTech et les plus grands besoins exprimés. Le second marché c’est celui de l’enseignement supérieur avec des solutions qui s’adressent soit aux étudiants soit aux établissements d’enseignement supérieur. C’est un marché en croissance, car les établissements d’enseignement supérieur doivent se transformer en tant qu’organisations mais également procéder à une transformation leur modèle pédagogique. Il y a une par ailleurs une certaine porosité avec le marché de la formation professionnelle continue car, d’une part, il s’agit souvent des mêmes acteurs et, d’autre part, les solutions étant développées pour des adultes elles sont facilement transposables pour ces deux marchés. Cela isole le troisième marché qui est celui du scolaire qui n’a ni les mêmes acteurs, ni les mêmes enjeux, ni les mêmes opportunités et surtout, pas les mêmes difficultés.

En France, le marché du scolaire est en réalité à peine un marché (7% du marché EdTech en France contre 70% en Chine), étant donné qu’il est très difficile de vendre une solution numérique pour l’école et ce pour deux raisons principales : les établissements scolaires, qui sont les utilisateurs de ces solutions, ne sont pas les payeurs ; et il existe des freins culturels, à savoir une méfiance vis-à-vis du numérique et vis-à-vis du secteur privé.
 

T : Quelle est la taille de la filière EdTech ? Comment se situent les entreprises françaises par rapport à leurs concurrents étrangers ?

 
RC : Le marché global de l’EdTech a été évalué à 152 milliards de dollars (2,6% des dépenses éducatives) en 2018 avec une prévision d’augmentation à 342 milliards de dollars (4,4% des dépenses éducatives) à l’horizon 20251. En 2019, les investissements dans les entreprises EdTech ont atteint 7,4 milliards de dollars aux états-Unis, 2,4 milliards de dollars en Chine et 1,2 milliards de dollars en Europe2.

À l’échelle mondiale, les géants sont américains et chinois et, dans une moindre mesure, indiens. Très loin derrière on retrouve l’Europe. En Europe les deux pays les plus dynamiques sont la Grande-Bretagne et la France. Il y a déjà eu des plans autour du numérique éducatif en Grande-Bretagne avec donc une longueur d’avance. Mais ces dernières années la France a été en tête des investissements avec quelques grosses levées de fonds, exclusivement dans le marché de la formation professionnelle continue.

La France a une véritable carte à jouer à l’échelle européenne mais aussi à l’échelle mondiale. Il y a notamment l’espace de la francophonie qui est plus difficile à pénétrer pour des entreprises américaines ou chinoises. Les entreprises françaises s’exportent déjà à l’étranger (par exemple, Lalilo, Marbotic et Dragonbox) mais le paradoxe est que certaines de ces entreprises ne réalisent aucun chiffre d’affaires en France.

Les géants étrangers sont déjà présents en France. Sur le marché du scolaire, ils font face aux mêmes difficultés que les acteurs français. Mais bien évidemment, si on ne donne pas les moyens aux entreprises françaises de se développer, le jour où ce marché s’ouvrira, il y a un risque que les géants étrangers le préemptent rapidement avec des solutions qui, sans être mauvaises, n’auront pas forcément été développées avec les mêmes valeurs qu’en France. Il y a donc un enjeu de souveraineté éducative dans le numérique.

Sur les marchés de l’enseignement supérieur et de la formation continue, il y a des entreprises étrangères qui sont présentes et concurrencent les entreprises françaises. Le rôle de l’association EdTech France est justement de valoriser le savoir-faire des entrepreneurs français auprès des établissements d’enseignement supérieur et des entreprises. L’ambition n’est pas de faire du protectionnisme, mais plutôt de porter la filière EdTech française, la rendre plus lisible et plus visible.
 

T : Le rôle de l’état dans l’éducation reste pourtant prédominant. Dans ce contexte, quelle peut-être la place des entreprises EdTech ? Doivent-elles être concurrentes, complémentaires ou prestataires de l’éducation nationale ?

 
RC : Les entreprises EdTech sont rarement des organismes de formation. Ce sont davantage des ressources pédagogiques, des briques technologiques qui permettent de transformer l’expérience éducative. La transformation est d’abord pédagogique, car sans la pédagogie l’outil technologique est tout simplement inutile. Il est donc nécessaire que les acteurs privés et les acteurs publics arrivent à travailler ensemble. Ces acteurs sont complémentaires et il n’existe pas d’antagonisme entre eux. D’une part, le but lucratif n’est pas incompatible avec l’intérêt général. D’autre part, les entrepreneurs EdTech sont fondamentalement attachés au service public de l’éducation et convaincus que dans un monde qui est en train de changer l’école doit désormais se saisir du sujet du numérique : apprendre le numérique et apprendre par le numérique.

Cette collaboration entre acteurs publics et acteurs privés existe déjà. Il y a notamment la direction nationale du numérique pour l’éducation (DNE) rattachée au ministère de l’éducation nationale qui échange continuellement avec les entreprises EdTech. Certains partenariats ont également été mis en place sur des projets spécifiques, par exemple dans le domaine de l’intelligence artificielle. Mais cela n’est pas suffisant. Nous manquons toujours d’une volonté politique et de stratégie politique. Un des principaux enjeux consistera à accompagner les enseignants dans une démarche de transformation de la pédagogie dont ils sont les principaux acteurs. Il faudra donc parler avec eux de la pédagogie, de la vision de l’école que l’on veut bâtir et de comment, dans une société numérique, nous pouvons avoir recours à des outils technologiques pour transformer l’expérience d’apprentissage.
 

T : L’accès à l’éducation reste un défi central. Les entreprises EdTech permettent-elles de contribuer à une meilleure égalité de l’accès à l’éducation ou au contraire risquent-elles de creuser certaines inégalités ?

 
RC : Les entreprises EdTech sont parfois accusées à tort de creuser ou créer des inégalités car à un moment elles doivent trouver un modèle économique viable et donc générer des revenus. Et si les acteurs publics n’achètent pas, il faut bien que quelqu’un le fasse. Par exemple, dans le scolaire, le modèle économique vers lequel les entreprises EdTech vont devoir se diriger consiste à faire payer les parents. Et dans ce cas-là évidemment on va accuser ces entreprises de ne s’adresser qu’à ceux qui ont les moyens.

Il y a un espèce de dogme de la gratuité qui pèse sur le secteur de l’éducation. Sauf que l’on est dans un monde où rien n’est gratuit (si les manuels scolaires n’étaient pas pris en charge par l’éducation nationale, on accuserait les éditeurs de creuser la fracture sociale). Le meilleur moyen de réduire ces inégalités serait que les pouvoirs publics se saisissent de l’EdTech. Les entreprises EdTech ne peuvent pas travailler gratuitement. En revanche, dès qu’elles le peuvent, elles mettent leurs outils à disposition gratuitement de nombreux outils sont accessibles en freemium et n’hésitent pas à faire appel à des sponsors/mécènes (notamment les banques et réseaux mutualistes). Mais il faut toujours à un moment quelqu’un qui paye, le produit gratuit n’existe pas. Ou, quand il existe, c’est qu’il y a un mode de financement caché qui peut être précisément l’utilisation des données à des fins commerciales.

Enfin, s’agissant des infrastructures numériques, nous observons que le taux d’équipement des ménages est élevé. Les régions les plus fracturés sont d’ailleurs souvent celles où l’on trouve le plus haut taux d’équipement. Les collectivités ont également investi dans l’équipement numérique des écoles et la banque des territoires veille aussi à ce que chaque établissement puisse bénéficier d’un réseau ou en tous cas des conditions minimales pour que le numérique soit implanté3.
 

T : De nombreuses études mettent en avant la nécessité de développer de nouvelles compétences à l’ère du numérique, à la fois techniques (utilisation et développement des outils digitaux) et cognitives (raisonnement, créativité, communication…). Les entreprises EdTech sont-elles les mieux placées pour adresser ces nouveaux besoins ?

 
RC : Il est un fait que dans un paysage devenu numérique nous sommes tous confrontés à une certaine incertitude sur l’évolution des métiers et des compétences désirées. Le numérique pose donc des questions mais apporte également des réponses à ses propres questions. Si on prend l’exemple de l’intelligence artificielle, il ne s’agit pas de remplacer les métiers actuels par des robots mais plutôt de machine learning, c’est-à-dire d’algorithmes qui sont créés, programmés et entrainés par des humains. L’intelligence artificielle peut donc être vécue comme une opportunité plutôt qu’un risque. Elle peut notamment permettre aux humains de se délester de certaines tâches pour se concentrer à d’autres développement. Appliqué à l’éducation, le machine learning permet d’individualiser l’apprentissage de chacun en fonction de son profil, de son parcours et de ses aptitudes.

Aujourd’hui, les EdTech peuvent adresser ces nouveaux besoins mais à condition une fois encore de se poser une question avant tout pédagogique. Les soft skills sont difficiles à appréhender et ne constituent pas une matière qui pourrait s’enseigner en tant que telle. En revanche, on peut enseigner une matière tout en développement des soft skills. Et la technologie permet justement de disposer des outils permettant de rendre possible le développement des soft skills dans le cadre des enseignements, notamment en favorisant les échanges. La réponse est donc tout d’abord pédagogique et permise par la technologie.

En outre, avec la nécessité de développer des compétences, le volume de personnes à former va augmenter exponentiellement et l’approche traditionnelle de la formation continue ne permettra pas de répondre à ce nouveau besoin. Il faudra bien évidemment démocratiser l’accès à la formation continue ce que seul le numérique peut faire.
 

T : Les effets de l’exposition des enfants (ainsi que de l’addiction des adultes) aux écrans font l’objet de vives critiques. Comment les entreprises « EdTech » adressentelles ces critiques ?

 
RC : Ce débat est plutôt sain. Beaucoup de voix s’élèvent pour diaboliser ou dé-diaboliser les écrans. Il y a un véritable débat sociétal sur la place des écrans et plus généralement sur la place que l’on fait au numérique.

Les écrans sont pointés comme coupables. Ce n’est pas nouveau, quand j’étais enfant on pointait du doigt l’écran de télévision. Le problème ce n’est pas tant l’écran que l’usage que l’on en fait. Il y a une nécessaire éducation des enfants et des parents à l’utilisation des écrans. Les entreprises EdTech en sont conscientes. Pour autant, il ne faut priver les enfants de ces écrans, justement pour qu’ils apprennent comment ils fonctionnent et comment les maitriser. Plus globalement, il y a une véritable éducation de tous à faire aux usages du numérique (fake news, protection de ses propres données…).
Les acteurs EdTech qui sont des acteurs à la fois du numérique mais avant tout de l’éducation n’ont pas une position évangéliste mais une position responsable qui consiste à dire que c’est l’usage des écrans qui peut être dangereux et qu’il y a une éducation de tous à faire au numérique. Par exemple, Tralalère, entreprise EdTech qui, en collaboration avec un consortium privé et le ministère de l’éducation, a produit l’application Faminum qui permet de créer une réflexion familiale collective sur l’usage des outils numériques et de fixer des règles, notamment quant à l’utilisation du smartphone, au sein de la famille.
 

T : Le stockage et l’utilisation des données est une préoccupation grandissante. L’enjeu de la protection des données est certainement renforcé au sein de l’éducation, notamment s’agissant des données des enfants. Comment les entreprises EdTech font-elle face aux craintes sur le stockage et l’utilisation des données qu’elles collectent ? Faut-il créer un cadre spécifique au stockage et à l’utilisation des données éducatives ?

 
RC : Le modèle économique des entreprises EdTech n’est pas fondé sur la monétisation des données. Elles n’ont pas pour ambition de vendre les données des utilisateurs pour commercialiser d’autres produits. Et, lorsque les données sont utilisées par les entreprises EdTech, elles le sont à des fins pédagogiques plutôt qu’à des fins commerciales.

Le danger quant à l’utilisation des données existe précisément lorsque, faute d’outil EdTech, d’autres outils non adaptés sont utilisés. Par exemple, lorsque les enfants partent en classe de mer, les enseignants ne disposent d’un outil spécifique pour partager l’expérience avec les parents ce qui peut pousser l’enseignant à partager les photos sur une application mainstream comme Instagram.

Ensuite, il y a un sujet plus général de culture des données (notamment à l’éducation nationale), qui n’existe pas assez. Il faut protéger les données sensibles – c’est une évidence – mais il faut également savoir utiliser les données qui pourraient permettre de mieux piloter une politique éducative (par exemple, en identifiant d’une académie à l’autre quelles sont les difficultés, en comparant les résultats des classes d’âges, en recensant des statistiques sur les absences…). Donc, à condition de récolter et stocker ces données convenablement, elles pourraient avoir un réel intérêt macro pour l’éducation nationale. Et à l’échelle micro, elles pourraient également permettre d’améliorer les parcours d’apprentissage individuels.
 

L’œil de la revue Third

 
Rémy Challe, directeur de l’association EdTech France, était l’intercoluteur idéal pour porter la voix des entreprises qui développent des solutions technologiques au profit de l’éducation. Dans cet entretien, il nous dresse un panorama détaillé de la filière EdTech et nous éclaire sur les opportunités et défis des entreprises EdTech en France.

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1 | https://www.holoniq.com/edtech/10-charts-that-explain-the-global-education-technology-market. (Retour au texte 1)
2 | The European EdTech Funding Report 2014-2019, Brighteye Ventures, January 2020. (Retour au texte 2)
3 | La Caisse des Dépôts, en partenariat avec le ministère de l’éducation, a créé un outil dénommé « eCarto » qui permet de visualiser le développement du numérique éducatif dans les établissements scolaires. (Retour au texte 3)

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Jérémie Aflalo, Michel Leclerc & Arthur Millerand, associés du cabinet Parallel Avocats (www.parallel.law).

 

Les parcours éducatifs des jeunes français ne sont pas restés à l’abri de la révolution numérique : « Parcoursup » en est la preuve.

Désormais bien connu du public, c’est le nom de l’interface numérique de préinscription en première année de l’enseignement supérieur qui a remplacé le système « Admission Post Bac ». En tant que dispositif décisif pour l’avenir des jeunes français, Parcoursup occupe naturellement une place de choix dans les discours publics et les analyses sur l’impact du numérique sur l’éducation.

 
Au-delà des aspects sociétaux et technologiques, Parcoursup est un cas pratique particulièrement intéressant d’un point de vue juridique. En effet, il permet, d’une part, d’analyser le cadre applicable à un système algorithmique utilisé par un organisme public mais aussi, d’autre part, de dresser des perspectives sur les règles à venir en matière de gouvernance publique algorithmique.

Nous présenterons dans un premier temps le fonctionnement et le cadre juridique applicable à la plateforme Parcoursup, avant d’analyser les controverses juridiques qui entourent sa mise en œuvre et en tirer des enseignements sur l’ « administration algorithmée » en cours de construction.
 

Parcoursup : la « machine » qui affecte les élèves dans l’enseignement supérieur

 
Pour beaucoup, Parcoursup est devenu un synonyme de la répartition, aléatoire, mystérieuse, stressante et parfois opaque des lycéens français dans l’enseignement supérieur.
 
Les points clés du fonctionnement de Parcoursup
 
Parcoursup est un système informatique national qui, depuis 20181, permet (i) aux lycéens, apprentis ou étudiants en réorientation qui souhaitent entrer dans l’enseignement supérieur de formuler leurs vœux de poursuite d’études et de répondre aux propositions d’admission des établissements dispensant des formations du premier cycle de l’enseignement supérieur (licences, prépas, BTS, écoles d’ingénieurs…) et (ii) au Ministère de l’éducation Nationale, d’affecter les candidats au sein des formations de l’enseignement supérieur. Naturellement, il fonctionne avec l’aide d’algorithmes informatiques, c’est-à-dire de la description d’une suite d’étapes permettant d’obtenir un résultat à partir d’éléments fournis en entrée2.

Parcoursup est le successeur du système « Admission Post Bac » qui affectait les élèves dans le supérieur en se fondant sur leurs vœux, leur priorisation et sur le recours à un tirage au sort pour départager les candidats dans les formations en tension pour lesquelles le nombre de candidatures était supérieur au nombre de places offertes. S’éloignant de ce fonctionnement, Parcoursup fonctionne en deux temps :

Une procédure nationale : cette procédure de préinscription dans une formation de premier cycle implique que chaque candidat formule 10 vœux non hiérarchisés3.

Une procédure locale (aussi qualifiée d’ « algorithme local ») : cette procédure a lieu au niveau de chaque établissement dans les filières sélectives (celles qui fonctionnent à partir de critères qui leur sont propres) et les filières non sélectives mais dites « en tension » (celles qui procèdent à un classement des dossiers sans pouvoir opposer de refus)4. Autrement dit, les chefs d’établissements réunissent une commission d’examen des vœux qui définit les modalités et les critères5 d’examen des candidatures rassemblées sur la plateforme nationale et proposent les réponses devant être apportées aux candidats6 afin de procéder à la sélection des étudiants7.

Toutes ces informations sont ensuite traitées, à grande échelle, par un système algorithmique d’affectation dans l’enseignement supérieur, ce qui est naturellement encadré.

Les règles essentielles qui encadrent le fonctionnement de Parcoursup

L’utilisation d’outils de prises de décisions automatisées par les organismes publics ne s’est pas développée à l’abri de la loi. En effet, le récent Code des relations entre le public et l’administration8 contient des dispositions qui encadrent le recours aux algorithmes pour prendre des décisions individuelles telles que celles qui émanent du système Parcoursup.

Formulées dans une logique d’accès aux documents administratifs, les obligations imposées à l’administration reposent sur une exigence de transparence9 :

D’une part, l’administration est tenue, de manière générale, de publier les règles définissant les principaux traitements algorithmiques qu’elle utilise : c’est sous cet angle qu’il convient d’apprécier la publication, en mai 2018, de l’algorithme de Parcoursup par le Ministère de l’éducation Nationale.

D’autre part, l’administration est tenue d’informer la personne concernée, de l’utilisation d’un traitement algorithmique : cette exigence se matérialise sur la plateforme à travers les diverses mentions explicatives accompagnant l’inscription de chaque lycéen concerné.

Enfin, l’administration est tenue, sur demande de la personne concernée, d’expliquer les règles et les principales caractéristiques du traitement algorithmique.

Naturellement, ce dispositif juridique de transparence a des limites, qu’elles soient clairement établies (comme la protection du secret des délibérations10) ou débattues (comme en témoignent les multiples controverses sur le fonctionnement de ce système).
 

Parcoursup, un algorithme qui en dit long sur tous les autres ?

 
Comprendre les critiques juridiques adressées à Parcoursup nous semble un préalable nécessaire pour progresser sur les questions essentielles de la régulation des algorithmes, en particulier lorsqu’ils sont utilisés par l’état et l’administration.

La redevabilité et la transparence des algorithmes au cœur des débats juridiques entourant Parcoursup

Parcoursup a donné lieu à de nombreux débats ainsi qu’à un important contentieux administratif, centré sur des critiques relatives à la transparence et la capacité de l’administration de rendre compte de son fonctionnement ainsi que d’expliquer les décisions que l’algorithme permet de prendre.

Les débats, notamment axés sur le principe de « redevabilité »11, c’est-à-dire la capacité pour celui qui utilise un algorithme d’en rendre compte, se sont ainsi matérialisés sur différents fronts :

Un contentieux administratif sur la communication des procédés algorithmiques locaux utilisés dans le cadre du traitement des candidatures à l’entrée en licence12, qui s’est cristallisé autour de l’impossibilité pour un non-candidat d’accéder aux critères de sélection des établissements. Cette question de l’accès des tiers aux critères et modalités d’examen des candidatures a été tranchée par le Conseil constitutionnel le 3 avril 2020. Dans sa réponse à une question prioritaire de constitutionnalité13 transmise par le Conseil d’Etat14, le Conseil constitutionnel a jugé qu’en vertu du droit constitutionnel d’accès aux documents administratifs, il était nécessaire pour chaque établissement de publier à l’attention des tiers, à l’issue de la procédure d’affectation, les critères en fonction desquels les candidatures ont été examinées et préciser dans quelle mesure des traitements algorithmiques ont été utilisés pour procéder à cet examen.

Une prise de position du Défenseur des droits, Jacques Toubon, en faveur de l’information des candidats sur le contenu exact et la manière précise d’évaluer les candidatures15.

Des débats sur l’utilisation des critères relatifs au taux de boursiers et au taux de bacheliers « hors académie » ont également lieu car les boursiers sont admis de manière prioritaire tandis que les candidats « hors-académie » sont évincés dès lors que le quota est atteint pour une formation donnée. Il s’agit de données clés du fonctionnement de Parcoursup qui devraient, selon certains, être communiquées aux candidats au moment de leurs vœux16.

Des critiques sur le caractère incomplet des éléments de code rendus publics concernant Parcoursup. La Cour des comptes a réalisé un audit qui conclut que les éléments publiés ne représentent qu’1 % du nombre de lignes de code et moins de 2 % des fichiers produits dans le cadre de l’exercice des missions dévolues à l’opérateur de la plateforme, ce qui nuirait à une bonne compréhension de l’algorithme17.

Ces différentes difficultés nous incitent à tirer des enseignements à plus grande échelle pour mieux comprendre et appréhender ce que certains appellent « l’administration algorithmée »18.

Quelle régulation des algorithmes utilisés par les administrations publiques ?

Le niveau d’information, le degré de transparence ainsi que l’exhaustivité et le poids des critères utilisés dans le cadre du fonctionnement de Parcoursup sont les éléments clés faisant l’objet de controverses. Et pour cause ! Il nous semble que c’est autour de ces notions que se construit le droit des algorithmes en France et que nous pouvons imaginer l’avenir du contrôle des décisions prises par l’administration sur la base de programmes informatiques.

Les services de l’état voient leur fonctionnement massivement dématérialisé, que ce soit pour les procédures d’immatriculation des véhicules19, de calcul des impôts, d’aide à la décision d’attribuer un greffon à un patient20, des procédures juridictionnelles21 ou encore des dispositifs d’échanges dématérialisés des données d’état civil22. Ce sont autant d’éléments qui témoignent que l’utilisation d’algorithmes est devenue indispensable pour traiter des grandes masses de données. Et, au-delà des questions sémantiques (certains comparent l’état à une « marketplace »23 ou parlent de «e-gouvernement »24), ce basculement des administrations dans le numérique requiert de prendre en considération le besoin de transparence et d’explicabilité des solutions algorithmiques utilisées par l’administration.

En effet, l’algorithmisation de l’activité administrative (dont Parcoursup est un excellent exemple) va bien plus loin que la simple dématérialisation des services et des relations entre l’administration et les administrés. Elle va jusqu’à remplacer la décision humaine par une décision informatique ou, à tout le moins, faire de la décision informatique un préalable à la décision humaine.

Dans ce mouvement croissant, c’est naturellement la question du fonctionnement de chacun des algorithmes utilisés qui sera soulevée : il est difficilement envisageable d’imposer aux administrés des décisions prises par ou à l’aide d’un outil dont la composition est inconnue des citoyens. Mais, pour comprendre le fonctionnement de ces algorithmes, il faudra en outre disposer des compétences nécessaires, en particulier technologiques, qui ne sont pas, pour le moment, communément maitrisées.

Gageons que ces deux chantiers, à savoir, d’une part, l’information du public sur les outils numériques et, d’autre part, l’éducation du public à comprendre le fonctionnement de ces mêmes outils, sont déjà en mouvement et nous permettront d’aboutir à une « administration algorithmée » vertueuse et judicieusement encadrée.

 



1 | Loi n°2018-166 du 8 mars 2018 relative à l’orientation et à la réussite des étudiants, article 1. (Retour au texte 1)
2 | Définition de l’algorithme par la CNIL. (Retour au texte 2)
3 | FRESSOZ Pierre, Services publics -Traitements algorithmiques utilisés par les universités dans le cadre de « Parcoursup » : un droit d’accès limité et réservé aux seuls candidats, La Semaine Juridique Administrations et Collectivités territoriales n° 30-34, 29 juillet 2019, 2238. (Retour au texte 3)
4 | NOGUELLOU Rozen, Les évolutions du mécanisme d’affectation dans le supérieur : Parcoursup an II – AJDA 2019. 1797. (Retour au texte 4)
5 | FRESSOZ Pierre, Services publics -Traitements algorithmiques utilisés par les universités dans le cadre de « Parcoursup » : un droit d’accès limité et réservé aux seuls candidats, La Semaine Juridique Administrations et Collectivités territoriales n° 30-34, 29 juillet 2019, 2238. (Retour au texte 5)
6 | FRESSOZ Pierre, Services publics -Traitements algorithmiques utilisés par les universités dans le cadre de « Parcoursup » : un droit d’accès limité et réservé aux seuls candidats, La Semaine Juridique Administrations et Collectivités territoriales n° 30-34, 29 juillet 2019, 2238 ; en vertu des articles C. éduc., art. L.612-3-IV et C. éduc., D. 612-1-13. (Retour au texte 6)
7 | Question écrite avec réponse n°8693, 29 mai 2018 – Enseignement supérieur, M. Daniel Fasquelle – Numérique. (Retour au texte 6)
8 | Créé par l’ordonnance no2015-1341 du 23 octobre 2015. (Retour au texte 8)
9 | Article L.312-13 du Code des relations entre le public et l’administration : « Sous réserve de l’application du 2°de l’article L.311-5, une décision individuelle prise sur le fondement d’un traitement algorithmique comporte une mention explicite en informant l’intéressé. Les règles définissant ce traitement ainsi que les principales caractéristiques de sa mise en œuvre sont communiquées par l’administration à l’intéressé s’il en fait la demande. Les conditions d’application du présent article sont fixées par décret en Conseil d’Etat ». (Retour au texte 9)
10 | Article L. 311-5 du Code des relations entre le public et l’administration ; article L. 612-3 I du Code de l’éducation. (Retour au texte 10)
11 | Le principe de redevabilité ou encore désigné sous le terme d’« accountability » en anglais implique que « l’opérateur doit expliquer l’algorithme, déclarer certains paramètres ou traitements et les rendre auditables, le cas échéant, par un tiers de confiance » selon l’explication donnée par Illarion PAVEL et Jacques SERRIS dans Faut-il réguler les algorithmes ?, Third n°1, novembre 2018, pp. 42 et s. (Retour au texte 11)
12 | Conseil d’état, 4ème – 1ères chambres réunies, 12 juin 2019, n°427916, UNEF c/ Université des Antilles. (Retour au texte 12)
13 | www.conseil-constitutionnel. fr : « Une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) est le droit reconnu à toute personne, partie à un procès, de soutenir qu’une disposition législative est contraire aux droits et libertés que la Constitution garantit. Ce contrôle est dit a posteriori, puisque le Conseil constitutionnel examine une loi déjà entrée en vigueur ». (Retour au texte 13)
14 | Conseil d’état, 4ème – 1ères chambres réunies, 15 janvier 2020, UNEF, req. n°433296. (Retour au texte 14)
15 | Décision n°2019-021 du 18 janvier 2019 relative au fonctionnement de la plateforme nationale de préinscription en première année de l’enseignement supérieur (Parcoursup). (Retour au texte 15)
16 | NOGUELLOU Rozen, Les évolutions du mécanisme d’affectation dans le supérieur : Parcoursup an II – AJDA 2019. 1797. (Retour au texte 16)
17 | Cour des comptes, Un premier bilan de l’accès à l’enseignement supérieur dans le cadre de la loi orientation et réussite des étudiants – Communication au comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale février 2020, III Une transparence et une valorisation limitées A Des progrès modestes dans la transparence du code de Parcoursup p. 53. (Retour au texte 17)
18 | GRANDJEAN Anne-Claire, Le défenseur des droits, acteur-clé face à l’Administration algorithmée. (Retour au texte 18)
19 | Arrêté du 30 mai 2017, portant information du public sur la dématérialisation de la procédure de demande de duplicata de certificat d’immatriculation d’un véhicule et modifiant l’arrêté du 9 février 2009 relatif aux modalités d’immatriculation des véhicules. (Retour au texte 19)
20 | MOURIESSE élise, L’opacité des algorithmes et la transparence administrative, RFDA 2019 p. 45. (Retour au texte 20)
21 | Décret n°2016-1481, 2 novembre 2016, relatif à l’utilisation des téléprocédures devant le Conseil d’état, les cours administratives d’appel et les tribunaux administratifs. (Retour au texte 21)
22 | Loi n°2016-1547, 18 nov. 2016, de modernisation de la justice du XXIe siècle, art. 53 : JO n°0269, 19 novembre 2016. (Retour au texte 22)
23 | O’REILLY Tim, Government as a Platform, 2010 O’Reilly Media, Inc. innovations, volume 6, number 1. (Retour au texte 23)
24 | AUBY Jean-Bernard, Le droit administratif face aux défis du numérique – AJDA 2018. 835. (Retour au texte 24)

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